25 septembre 2009
« Back in Business »
Le nouvel ambassadeur des États-Unis a annoncé une révision générale de
la politique américaine vis-à-vis d’Haïti. Une démarche pas du tout
anodine quand on sait que nos rapports avec notre puissant voisin sont
déterminants pour l’avenir de notre pays. Une certaine politique
américaine a engendré de nombreuses frustrations de ce côté de la
grande Caraïbe et n’a jamais vraiment dépassé l’humanitaire. Ajouter à
cela un certain effet yoyo des approches américaines vis-à-vis d’Haïti,
selon qu’elles soient vues dans des lunettes républicaines ou
démocrates, a été, ces dernières années, lourd de conséquence.
Cette
« instabilité » au niveau du State Département quant aux tenants et
aboutissants du dossier haïtien a longtemps coincé notre tiers d’île
entre embargo plus ou moins déclaré et des blocages plus ou moins
clarifiés. Le robinet de l’aide fonctionnant ainsi avec des ratés et le
flot se dirigeant le plus souvent vers des Organisations non
gouvernementales. Toute révision de la politique américaine pourrait
impliquer une reprise directe de la coopération avec l’État haïtien
dans le sens du nouvel accompagnement annoncé par le nouvel ambassadeur
américain Merten. Une initiative intéressante qui a retenu, entre
autres, notre attention est le support annoncé du gouvernement
américain à des initiatives d’investissement de la diaspora sur le
terrain. Les forces vives de notre pays à l’extérieur pourraient
apporter capitaux et savoir-faire à une économie exsangue qui a besoin
d’oxygène. Et l’accompagnement institutionnel du gouvernement américain
est une piste à travailler, surtout si les organismes, comme le Centre
de facilitation des investissements, mis en place par l’État d’Haïti
fonctionnent à plein rendement. Des initiatives déconcentrées venant de
la diaspora rayonneraient alors sur l’ensemble de l’espace haïtien, à
l’instar de celles relevées régulièrement par notre collaborateur Ady
Jean Gardy et qui pourraient s’amplifier avec le support des autorités
haïtiennes.
Les investisseurs haïtiens de la diaspora ont grand
besoin de relais locaux crédibles et de certains encouragements
étatiques pouvant faciliter leur établissement sans passer par les
fourches caudines d’une bureaucratie nihiliste et partisane. Il existe
désormais une plate-forme théorique prête à servir de « guideline » à
toute politique d’incitation à l’investissement que lancerait le
gouvernement haïtien. Nous pensons aux travaux de la Commission
présidentielle sur la compétitivité qui devront bénéficier du bénéfice
de l’urgence dans leur mise en application pratique.
Un ballet
d’investisseurs américains et latino-américains est annoncé pour le
mois d’octobre, comme on n’en a jamais vu depuis longtemps en Haïti, et
l’on se demande si le moteur exténué de l’État est capable de tracter
ces poids lourds de l’investissement mondial, tous continents confondus
puisque l’Asie sera aussi présente. La visite du président Préval à New
York semble annoncer donc les débuts de grandes manœuvres…
Mais
comme on dit chez nous « pa gen sekrè nan fè kola », il faut se
préparer avec sérieux et célérité, pour éviter la répétition, sur le
plan de l’initiative privée, de la formule frustrante de la capacité
d’absorption.
En ce sens, l’État doit envoyer des signaux clairs
quant au relèvement de nos villes et de notre environnement dégradé
soulignés, à l’eau forte, ces jours-ci par les principaux quotidiens de
la capitale. Et la question sécuritaire, primordiale dans un tel
dossier, ne doit pas être une problématique saisonnière.
De quelle
couleur sera la saison nouvelle, s’interroge depuis longtemps le poète.
Il faut préparer les terres et ensemencer notre « sol lavé comme une
grève ». Il faut surtout remettre ce pays au travail et démarrer enfin
le compteur de la compétitivité, tout en ayant en vue la morale sociale
d’une plus grande équité.
Roody Edmé
19 septembre 2009
Casse-tête chinois ?
La Chine a connu ces dernières années le développement le plus rapide
de l’histoire du capitalisme. Son PIB serait passé de 1% du PIB mondial
en 1975 à 6,5 % aujourd’hui. Ce pays plus connu par rapport à sa masse
démographique qui dépasse le milliard est désormais la quatrième
puissance du monde derrière les États-Unis, le Japon et l’Allemagne. À
travers un programme économique ambitieux et volontariste, les Chinois
ont pu se hisser dans le gotha des grandes puissances en faisant mentir
clichés et préjugés. Il n’y a pas longtemps, on se gaussait, en
Occident, des maladresses de sous-développé du « chinois à Paris » et,
au mieux, la vision de la Chine était celle d’une population féodale et
guerrière suivant le modèle hollywoodien diffusé sur nos écrans,
version « terreur à Mandchourie ».
Il se trouve qu’après avoir été «
l’atelier du monde », la Chine veut en devenir, selon le mot d’un
économiste français, le laboratoire. Au pays du textile, on a,
semble-t-il, en horreur les étiquettes et on ne se fixe pas de limites
dans les ambitions de grandeur.
En témoignent les dépenses effectuées dans la recherche et le développement qui atteindront 2% du PIB de ce géant de l’Asie.
Mais
le moteur de cette croissance n’est ni plus ni moins que la qualité
accélérée de l’enseignement universitaire qui produit avec le Japon et
l’Inde les meilleurs cerveaux d’Asie. L’exemple de la Chine montre
qu’il ne saurait avoir transformation de société sans une masse
critique de gens bien formés sous un leadership étatique éclairé et
volontariste.
Une société atteint une certaine maturation politique
et sociale quand elle parvient à se fixer des objectifs et un horizon
commun qui font le destin des grandes nations, et l’un d’entre eux est
de «former des filles et des fils, libres et forts ». La Chine qui
compte le plus grand nombre d’étudiants au monde se rapproche, selon un
chroniqueur de la presse spécialisée, des Etats-Unis en termes du
nombre de chercheurs.
Le pays s’est placé depuis quelque temps dans
une position respectable dans le domaine de la recherche spatiale et de
la création de parcs scientifiques qui piquent la curiosité des experts
occidentaux. Et le budget chinois est planifié pour servir les intérêts
vitaux du pays dans le domaine de la recherche fondamentale et des
entreprises à haute valeur ajoutée. L’État chinois, maître d’œuvre de
ce chantier historique, travaille dans une synergie exemplaire avec un
secteur privé dont les redoutables managers allient, avec efficacité,
les connaissances managériales occidentales avec les enseignements de
Sun Zu ou de Lao Tseu.
Le modèle chinois, comme tant d’autres en
Asie, a montré l’importance de l’enseignement supérieur de qualité dans
les progrès d’une nation qui veut émerger du sous-développement. Et mon
inquiétude est que la crise permanente à l’Université d’État d’Haïti
est un signe que nous abdiquons notre « souveraineté académique » au
profit de pays voisins qui deviennent les destinations universitaires
de la région. Savez-vous que les gens les plus humbles épargnent
aujourd’hui pour que leurs enfants aillent étudier en République
dominicaine…et ils sont loin d’être des « élites machann peyi ». La
nature ayant horreur du vide, des réfugiés académiques ne manqueront
pas de s’ajouter aux vagues successives de réfugiés économiques.
La
contestation permanente au sein de l’UEH sans espoir de négociation
constitue un goulot d’étranglement pour tout le système éducatif déjà
fortement atteint de débilité et cette « danse de scalp » de quelques
étudiants face à un leadership universitaire en déroute peut entraîner
une migration non souhaitée de nos meilleurs praticiens qui veulent
faire encore de la formation universitaire.
Il n’y a pas longtemps,
Haïti comptait assez de juristes brillants pour repenser, sans aide
externe, son système judiciaire…. Aujourd’hui, il faut l’aide des «
pays amis » dans un domaine aussi sensible comme si nous étions une
toute jeune République sans grand passé dans ce domaine. Le départ
forcé de nos meilleurs enseignants et universitaires a constitué, dans
les années 60, un crime de lèse-majesté contre notre patrie. Vingt ans
après la « révolution démocratique », nous poursuivons l’exclusion avec
des armes plus «juvéniles ». Et pourtant on compte parmi les étudiants
les plus vocaux de fougueux partisans de la souveraineté nationale et
de l’inclusion.
Mais cette souveraineté risque d’être chaque jour
plus chimérique si l’Université se transforme en un chaos sans fin,
c’est comme si nous devenions une nation sans « tête ».
Roody Edmé
Le virus idéologique
Le président américain Barak Obama a depuis quelque temps du mal à
maintenir le cap dans la tempête provoquée par son projet de réforme du
système de santé aux États-Unis. La pensée conservatrice américaine a
mis en batterie ses meilleurs artilleurs pour descendre en flammes un
président accusé de « socialisme », à l’occasion d’un plan de santé
public qui viserait 50 millions d’Américains laissés au bord de la
route par un système de santé dominé par les compagnies d’assurance.
Ont
été mobilisés les « pitt bull » des grands médias qui se déchaînent, à
longueur d’émissions, sur les projets « socialistes» du président,
lesquels ouvriraient la voie à l’ingérence « malsaine » de l’État dans
la sphère privée américaine. Une image d’Epinal susceptible d’effrayer
jusqu’aux bénéficiaires du plan de santé prôné par le président.
Il
s’agit là d’une bataille idéologique sans précédent sur un terrain que
le président américain n’a pas choisi… il s’agit pour les stratèges
conservateurs de polluer le débat politique en le polarisant sur des
sujets qui ont fait les beaux jours du maccarthisme, et qui sont
susceptibles de réveiller les vieilles peurs d’une société américaine
sortie trop brusquement de la guerre froide par l’effondrement
inattendu du mur de Berlin à l’orée des années 90.
Or le vrai débat
est de savoir si la première puissance du monde peut s’offrir un
système de santé à l’instar du Canada qui est très loin d’être un pays
socialiste, ou d’atteindre un indice de développement humain comparable
au modèle suédois ou norvégien.
L’actuel locataire de la Maison
blanche, élu en pleine crise économique et sociale planétaire, est
convaincu qu’il ne peut «gérer les affaires courantes » et qu’il doit
agir sur certains leviers du système pour plus d’équité.
Une
présidence Obama ne peut se permettre d’être terne et sans utopie
mobilisatrice. Le courant progressiste aux États-Unis a grand besoin de
ballon d’oxygène pour sortir du ronron conservateur et réductionniste
qui a rendu captive une société américaine soumise au chantage
permanent d’un rêve américain « congelé » qui serait non négociable,
donc incapable de se renouveler pour offrir des opportunités à ceux qui
sont moins «égaux que les autres ».
Pour le dogme conservateur, «
l’État est le problème » et, depuis la présidence Reagan, il existe aux
États-Unis, une croisade anti-État qui a bonne presse dans certains «
talk show » aussi radicaux que populistes où la pensée réductionniste
et manichéenne tient le haut du pavé.
La revue Newsweek signalait
récemment le rôle joué par le laboratoire de Fort Derick dans le
Maryland transformé en laboratoire d’État dans la lutte contre le
cancer. L’industrie pharmaceutique privée ayant abandonné les
recherches fondamentales sur les plantes pour leur peu d’intérêt
économique immédiat, il revient au secteur public de la recherche de se
concentrer sur l’intérêt public. Selon la revue, les grands groupes
pharmaceutiques sont plus intéressés à la formule de viagra pour les
femmes qui constitue un retour assuré sur investissement qu’à de la
recherche à long terme et peu lucrative.
Sans vouloir tomber dans un
improductif plaidoyer contre les intérêts privés, le président Obama
croit que, dans les questions stratégiques comme la santé de millions
d’Américains, il ne faut pas hésiter à recourir au « public option ».
Ce qu’il a défendu avec force dans son adresse au Congrès mercredi soir
en affirmant : « Je ne suis pas le premier président à m’attaquer à
cette cause, mais je suis déterminé à être le dernier »’
Un ton qui se veut offensif sans être agressif et qui indique qu’il y a un pilote dans l’avion.
Roody Edmé
