31 mars 2009
Constitution : sortir du fétichisme
Notre constitution a vingt-deux ans. Il y a deux décades, c’était un
beau bébé plein de promesses et qui augurait de belles années. Le
peuple s’était habillé tout en blanc pour l’accueillir sous les fonts
baptismaux. À l’époque, on croyait qu’il suffisait que l’on consigne
sur du papier timbré nos vœux d’une nouvelle république pour que
celle-ci émerge comme par enchantement de la longue nuit totalitaire.
Comme
toujours, après les longues traversées du désert, écrasés sous le
soleil absolutiste de dirigeants mégalos, les peuples se précipitent
sur quelques patriotiques symboles comme des assoiffés sur des mirages.
Nous n’avons pas échappé à cette course aux mirages, hagards et
étourdis par la chute soudaine de la dictature. Et le bel exercice
inoubliable qui donna naissance à la loi mère était un magnifique joyau
qui ne dépareillait nullement dans l’écrin de notre démocratie
naissante.
Vingt-deux ans plus tard, la charte de 1987 est encore
belle, mais souffre terriblement dans son corps meurtri de tous les
viols subis au cours des ans et aussi de nombreux handicaps accumulés
en raison de l’indifférence crasse de ceux qui devraient en prendre
soin. D’ailleurs pourquoi en serait-il autrement quand on observe ce
qu’il est advenu de notre environnement, du nombre encore insoutenable
d’analphabètes en dépit de quelques efforts concertés et encore
récents, de nos trop nombreux problèmes de santé qui font que l’arrivée
prochaine du navire-hôpital américain constitue un véritable événement.
Et alors, que dire ou que faire d’une pauvre constitution dans un pays
où nous avons toujours croisé le fer et prioriser la baïonnette sur le
papier.
Qui s’est préoccupé de rédiger ou de voter les quelques
décrets d’application qui auraient rendu fonctionnelle la loi-mère ?
Combien d’entre nous ne la célébraient que pour mieux la violer ?
Combien l’ont invoquée comme une déesse quand elle pouvait sauvegarder
leurs intérêts et l’ont royalement méprisée quand ils avaient pour eux
la force.
Aujourd’hui, elle compte encore des partisans sincères
qui ont combattu pour les promesses salutaires de décentralisation
qu’elle renferme, des droits garantis de la personne et des structures
participatives sans précédent dissimulés dans le tissu de ses nombreux
articles, mais il y a aussi de faux dévots et des tartuffes qui ne s’en
soucient que comme cheval de bataille politique. D’autres, dont la
logique est difficile à comprendre, affirment péremptoirement que la
constitution est grabataire, mais il ne faut rien tenter pour la
remettre sur pied, laissons la dépérir et mourir de sa belle mort, ce
sera son destin. Ils oublient du coup qu’il y a un pays qui a besoin
dans la pratique de fonctionner et de poursuivre la mise en chantier
d’une république inachevée…Une autre catégorie croit encore qu’il
suffirait, comme Jésus Christ à Lazare, de lui dire « Lève toi et
marche », pour que la constitution soit d’application comme par magie.
Beaucoup
de spécialistes, de femmes et d’hommes politiques ont diagnostiqué son
mal. Nombreux sont ceux de bords politiques différents qui ont relevé
ses incohérences, ses paradoxes, ses confusions sémantiques battues
dans la forge solaire et revendicative de l’été 86. Les constituants,
portés par leur élan patriotique, ont produit un texte remarquable de
générosité à la hauteur des aspirations du moment, mais qu’il fallait
adapter, améliorer et peaufiner. Au lieu de cela, une certaine
mentalité magique a tendance à conférer au texte constitutionnel des
vertus éternelles et immuables qui risquent à terme de nous maintenir
dans un « trou ron san fon », un véritable labyrinthe institutionnel
avec un carambolage d’échéanciers électoraux, sans parler de la
symphonie inachevée que constituent les Casecs et Asecs, un peu
abandonnés à eux-mêmes…les fantasmes « architecturaux » que
représentent du moins pour le moment les précieuses assemblées
communales et départementales.
Toujours est-il que, pour la
maintenir à flot, l’actuelle constitution devra être lestée de ses «
virtualités problématiques » et devenir plus opérationnelle et moins
coûteuse sur le long terme. On ne pourra pas indéfiniment financer
notre démocratie avec l’aide externe sous peine de nous retrouver tous
les six mois dans une impasse institutionnelle avec pour corollaire une
paralysie des pouvoirs.
Heureusement que l’Exécutif s’est gardé de
toute fuite en avant et semble prendre le temps nécessaire pour convier
tous les secteurs à parler de la réforme constitutionnelle. Il faut se
donner le courage de débattre de tous les problèmes et de chercher à
atteindre le plus petit dénominateur commun, dans le respect des
opinions contraires.
La peste de l’intolérance n’est pas l’apanage
d’un quelconque pouvoir ; son germe est actif sous les préaux
d’université, dans un hémicycle parlementaire ou dans des prétoires
au-dessus de tout soupçon. Le traitement de cette pathologie sociale
devra être collectif.
La question constitutionnelle peut être
l’occasion d’une réflexion de fond sur les grands équilibres à établir,
sur les pouvoirs conférés aux institutions et le rôle des acteurs en
démocratie.
C’est le seul moyen d’éviter que le songe d’or du 29 mars 1987 ne sombre complètement dans la fange.
Roody Edmé
17 mars 2009
Quand Haiti parle au monde

La visite du Secrétaire général des Nations unies et de l’ex-président
Bill Clinton – bientôt suivie par celle d’une délégation du Conseil de
sécurité de l’Onu – est venue placer notre pays au premier plan d’une
actualité moins tragique que d’habitude. D’abord, disons que la
situation extrêmement fragile de notre pays semble encore une fois
solliciter fortement une communauté internationale aux prises avec ses
propres problèmes, mais tout de même alertée par la fragilité de la
situation haïtienne. Toujours est-il que le ton a changé vis-à-vis
d’Haïti et que ,depuis le rapport Collier, cet économiste qui a relevé
le potentiel endormi de notre pays, on semble ne plus désespérer du cas
haïtien et que les amis d’Haïti se mettent à voir dans notre pays un
lieu de tous les possibles. Pour une fois qu’on ne nous voit pas comme
le pays le plus pauvre, le laboratoire du sous-développement et tutti
quanti, tout devient différent.
Dès qu’on s’éloigne des clichés et
des étiquettes qui stigmatisent, on peut relancer la coopération avec
notre pays sur de nouvelles bases et travailler dans un esprit positif
et progressiste à la mise en place du changement qui tarde depuis trop
longtemps.
Il était temps que le courage et la détermination de ce
peuple, affecté par toutes sortes de désastres économiques et
écologiques, soient reconnus, que l’on cesse de le juger à l’aune des
calculs à courte vue de quelques politiciens et du déficit de civisme
qui ronge depuis quelque temps une société frappée par la peste de
l’intolérance qui nuit même à la végétation.
À ce titre, la visite
de ces deux personnalités, interprétée à qui mieux mieux au gré des
intérêts des uns et des autres, peut être le prétexte à un nouveau
départ pour l’ensemble de ce peuple et à des relations internationales
décomplexées de notre pays avec le monde extérieur. Il peut être aussi,
pour l’Haïtien, l’occasion de changer son regard sur lui-même et
prendre à bras le corps son destin.
En vérité, certains éléments
contenus dans le rapport Collier ont été déjà mentionnés par des
économistes haïtiens, mais il est pédagogique que cela soit dit par un
étranger pour nous renvoyer une image extérieure de nous, loin du
discours dévalorisant qui a pignon sur rue dans les colonnes d’une
certaine presse, étrangère et hélas locale, jamais en panne
d’expressions sommaires et faciles nous concernant. En acceptant les
défis qui s’imposent à nous et en nous attaquant résolument à nos
problèmes, nous pourrons étonner le monde et faire mentir un destin
funeste.
Il reste au gouvernement à saisir le manche par le bon bout
et à insuffler un certain volontarisme à ses actions sur le terrain que
l’on a du mal à percevoir tant il y a faire et tant l’appareil d’État
paraît dangereusement figé. Pour sortir du cercle vicieux de
l’humanitaire, il faudra un plan audacieux de relance d’une économie
qui se meurt sous le poids des catastrophes naturelles et des séismes
politiques tellement ponctuels qu’ils deviennent une marque de fabrique
de la gouvernance haïtienne.
Si le président Clinton affirme que le
futur des Haïtiens peut être meilleur que leur passé, il y a là une
parole rafraîchissante qui n’est pas tombée dans l’oreille de sourds,
mais qui doit être appropriée par les Haïtiens eux-mêmes dans une
perspective de transformation de leur avenir. Un avenir à construire
dans la concertation critique, mais surtout avec détermination, loin de
l’immobilisme séculaire des pouvoirs publics trop habitués aux affaires
courantes. Le président de la République a parlé de la création de la
Commission sur la compétitivité comme un gage de son engagement à
encourager les investissements dans notre pays, c’est de bonne guerre,
mais toujours est-il que les actions de ces Commissions devront
progressivement éclairer l’opinion sur sa « sa kap fet ». On a besoin
de savoir comment avancent les travaux des Commissions et la
coordination qui s’établit avec les ministères pour, lentement mais
sûrement, changer notre horizon politique et économique, même s’il ne
s’agira que d’une amorce d’un grand plan stratégique sur le long terme.
Un plan qui devra être conçu en interaction avec une opinion publique
qui souhaite dire son mot sur l’avenir d’Haïti.
Il n’est nullement
recommandé de laisser morne et désespéré le paysage médiatique qu’il
faut surtout alimenter d’idées nouvelles et porteuses, sinon la déprime
peut se généraliser et l’espoir de changement noyer dans l’illusion
d’une nouvelle déferlante déstabilisatrice.
Quant au leadership
haïtien privé et public, l’heure est venue de tout tenter dans les
faits pour saisir cette nouvelle opportunité et « placer notre pays sur
une trajectoire de développement durable » comme le souligne un
communiqué conjoint signé par le président Préval et le secrétaire
général de l’Onu, communiqué que l’on voudrait éloigner de la langue de
bois diplomatique.
Roody Edmé
Au-dela de la politique ...
Le Courrier international du 3 au 15 février a consacré un numéro
spécial au retour probable des « bons sentiments ». Après les années
1980, les « années fric », nous dit dans son éditorial Philippe
Thoureau-Dangin, on en est venu à l’époque des performances quel que
soit le prix.
L’usage abusif de stéroïdes lors de compétitions
olympiques jette une lumière crue sur des pratiques déloyales au nom de
victoires que justifieraient tous les moyens. Les années 90 ont été les
années de l’efficacité où l’on a mis les équations mathématiques au
service de profits risqués. Une logique de casino s’est peu à peu
imposée sur les philosophies d’action sociale du 20e siècle. Un monde
feutré et robotisé a pris la place de celui qui, à l’époque de Camus et
de Sartre, se questionnait sur l’existence et surtout sur le sens de la
vie. La mort des idéologies, si elle a rendu l’homme plus pragmatique,
a ouvert la voie à une pensée aux « ressorts mécaniques » et centrée
sur la profitabilité.
La loi du plus fort, qui est une vieille règle
de notre humaine condition, a pris les habits neufs des nouvelles
technologies, se parant ainsi d’une redoutable efficacité.
Les «
armes intelligentes » chez les puissants et la « bombe humaine » chez
les croisés du terrorisme ont plongé l’humanité dans un nouvel «
absurde » et banni tout sentiment de compassion et d’empathie assimilé
à de la faiblesse. Il s’est agi de transformer l’homme en une véritable
machine à détruire les cibles et à engranger du profit par tous les
moyens.
Les gladiateurs du nouveau siècle se retrouvent aujourd’hui
dans toutes les strates de nos sociétés, n’épargnant nullement les
jeunesses du monde qui renouent de plus en plus avec les lois du « Klan
». Le « no rules » est devenu une pratique prisée et célébrée au
détriment du civisme et de l’empathie réservée aux «faibles » et aux
fainéants. La vie devient pareille à ces jeux cruels de télé réalité où
l’on élimine ceux qui ne savent pas survivre dans la nouvelle jungle
cathodique.
La crise est l’occasion d’une redéfinition de nos
rapports avec autrui…et de réintroduire du sens dans notre vie. Contre
la toute puissance d’une raison désincarnée, c’est peut-être l’occasion
de revenir à la philosophie et au questionnement des mythes
positivistes. La foi en un progrès économique autonome de tout projet
de solidarité humaine est une mystification idéologique dangereuse pour
la démocratie.
La société haïtienne ne saurait faire l’économie
d’un tel débat, tant cette problématique fait corps avec notre avenir
en tant que nation. L’absence de consensus comme un minimum vital met à
mal notre projet de « nation building » et ruine toute aspiration au
bien commun.
Certaines initiatives de la société civile comme
celle déroulée ce samedi 13 mars à l’Université Quiqueya, sont un bon
début pour un dialogue contradictoire et productif autour du « que
faire » pour Haïti. C’est une première passerelle jetée sur le gouffre
immense de l’incivilité et de la méfiance qui mine nos rapports
sociaux. Il n’est pas dit que les valeurs de respect mutuel et de
solidarité soient l’apanage exclusif de quelques bonnes âmes en
sandales.
« L’ultimate fighting » en politique et dans les rapports
sociaux, sans la médiation institutionnelle, ne peut conduire qu’à une
société où nous serons tous « mò rèd depi o pa » comme des gamins
insouciants dans une partie de billes «tout vis tout kondisyon ».
Roody Edmé
11 mars 2009
" Du pain et des roses "

Le 8 mars 2009 prendra cette année dans le monde une résonance
particulière. Ce sera l’occasion certes de réfléchir sur la longue
marche des femmes dans leur lutte pour l’égalité des chances et
l’équité des genres. Ce sera aussi l’occasion de prendre acte de la
vacuité d’un certain modèle égoïste d’accumulation et de faire place
enfin à des idées novatrices pour changer la vie et les rapports
humains sur notre planète fragilisée.
D’Olympe de Gourges à Annie Lo
Pizzo en passant par Mother Jones, pour ne citer que quelques figures
emblématiques, le mouvement mondial des femmes porte en germe un projet
de société à jamais différé et marginalisé par un certain ordre du
monde figé dans ses certitudes hiérarchiques et matérielles.
La
crise actuelle est le moment ou jamais de réfléchir non seulement à des
formes plus soft de croissance, mais surtout d’innover sur le plan
d’une nouvelle éthique du travail et des relations inter-personnelles.
De se doter d’une nouvelle morale en ces temps d’épuisement des valeurs
dans nos sociétés trop longtemps dominées par la logique du plus fort
et des égoïsmes totalisants. La crise s’accompagne certes de grandes
peurs et un dernier rapport d’un groupe d’experts européens est venu
nous mettre en garde contre des risques d’émeutes et de guerres civiles
au sein même des pays les plus avancés. Mais elle peut être aussi
l’occasion d’opportunités nouvelles et de manifestation triomphante de
la créativité humaine pour de nouvelles utopies politiques et
écologiques, loin du réalisme écrasant du tout marché ou du
paternalisme paralysant d’un quelconque État Léviathan paré des
couleurs affriolantes d’un « socialisme » d’autant plus ludique que
fantasmé.
Il est sûrement venu le temps des ruptures et le processus
historique participe de crises de croissance et d’arrachement au connu
pour évoluer vers des formes innovantes qui ne manqueront pas de
rentrer en conflit avec les forces puissantes du statu quo qui
travaillent déjà à l’endiguement des énergies novatrices.
La «
marche mondiale des femmes » appartient à ces facteurs qui peuvent
peser sur les changements à venir en libérant, avec le support des
hommes amis du progrès, plus de la moitié d’une humanité enchaînée par
des préjugés millénaires et têtus. La violence et le harcèlement moral
et ou sexuel constitue une constante qui continue d’avilir et de «
trivialiser » les relations entre les sexes sur tous les continents.
Quand ce n’est pas la violence absurde et rampante, telle que vécue ces
jours-ci par les femmes salvadoriennes et qui a été rendue de manière
poignante le dimanche 1er mars par un reportage de la chaîne émettant
en espagnol Univision.
De plus en plus de cadavres de femmes
exécutées et torturées jonchent les routes de ce pays frère d’Amérique
centrale marqué au fer rouge par une violence fatale et les
statistiques de meurtres des femmes ont atteint le chiffre insoutenable
de 200 pour cent.
Chez nous, le chemin est encore très long et
malaisé, le changement se mesure plus nettement dans le discours
officiel et médiatique conquis progressivement par les organisations
féminines. Du cri primal des revendications partant dans tous les sens
en passant chez certains groupes plus radicaux à une assimilation du
mal au « mâle », le discours féministe, chaque jour plus combatif,
s’est fait plus pédagogique, plus persuasif et suscite un nombre
grandissant d’adhésions masculines. Sur le terrain miné des luttes
sociales et civiques, les différentes branches et associations du grand
flamboyant féministe font désormais rougeoyer l’avenir et acquièrent
expérience et maturité dans une lutte à la fois ingrate et exaltante de
libération des mentalités des deux sexes.
Il faut signaler
l’entêtement de l’actuelle ministre à la Condition féminine, Mme Marie
Laurence Jocelyn Lassègue, la Pasionaria du mouvement des femmes
haïtiennes, qui laisse peu à peu la petite bourgeoisie « éclairée et
avant-gardiste » pour se répandre dans la campagne profonde aux
réalités complexes et multiples.
En vérité le 8 mars est l’occasion
de réfléchir à notre avenir immédiat comme nous l’invite à le faire
Jean-Claude Bajeux dans un article publié le lundi 2 mars dans nos
colonnes.
Au moment où nous approchons de nos saisons habituelles
de turbulences météorologiques et politiques, il faut donc franchir
avec prudence les nombreux « kalfou danjere » qui jalonnent une année
de tous les dangers. N’est-ce pas qu’un certain discours politique se
fait de plus en plus négationniste et que l’Université affiche un «
avis de tempête ». Pourvu que nous sachions négocier avec maturité et
justesse « les virages glissants » d’une conjoncture qui s’annonce
boueuse.
« Nous sommes les femmes de trop de morts », s’exclame
une héroïne du dernier roman « La couleur de l’aube » de Yanick Lahens.
La meilleure façon de célébrer les femmes est de traverser, dans la
paix et la vigilance, une année 2009 où le « ciel bas et lourd pèse
déjà comme un couvercle ».
Roody Edmé
