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C’est une remontée dans le temps que nous propose le dernier roman d’Emmelie Prophète. Un temps captif qui s’est arrêté de tourner un 3 avril, le jour de la mort d’un célèbre journaliste haïtien, Jean Léopold Dominique. Mais Avril est aussi celui de la mort d’un autre vieux compagnon de la romancière, Jean Baptiste, le libraire des rues, un bouquiniste du bas de la ville. Un vieil homme qui a un peu fait son éducation de jeune universitaire passionnée de livres. Jean Baptiste avait la mémoire de la ville et il était progressivement devenu la ville pour cette jeune femme qu’elle appelait affectueusement Cliente. Et avec qui, il discutait de tout et de rien, de livres à trouver, ceux de Proust, en l’occurrence qui traitent aussi du temps…perdu. Des personnages du grand théâtre de la ville, des messieurs cravatés et des dames très comme il faut qui passaient devant le vieux bouquiniste, au temps béni où Port-au-Prince avait encore un « down town ».

Mais le récit est surtout centré autour d’un personnage qui a longtemps marqué la vie de plusieurs générations. Un personnage fantasque, brillant, chevalier sans peur de la « cause du peuple ». Un homme qui n’a jamais laissé personne indifférent, un être attachant qui savait se faire aimer et détester avec la même passion : « Jean était ce personnage public dont le parti pris était la passion, ce personnage qui pouvait bouleverser les autres jusqu’à les pousser au crime ». Un crime absurde, obsédant, qui bouleverse la narratrice, un assassinat qu’elle rejoue dans sa tête et sur le papier. Elle s’imagine un « direct » avec les assassins, cherchant à comprendre le pourquoi de cet acharnement sur le corps à la fois d’airain et fragile de l’homme qui portait sa pipe comme Churchill son cigare.

« Les assassins sont dans la ville », cette phrase presque prophétique revenait souvent dans les éditoriaux de Jean Dominique et les tueurs un matin d’Avril l’ont embarqué dans un voyage forcé vers un au-delà qui demeure pour nous tous un effroyable et fascinant mystère. Et la narratrice a été privée, sevrée de son compagnon de lecture démystifiante, de celui qui visitait avec elle les romanciers de la planète littéraire, celui qui ouvrait largement les fenêtres du Monde, comme pour faire entrer un peu d’oxygène dans cette ville menacée d’extinction, cette ville qui avait depuis longtemps rendez-vous avec la mort.

Puisque la Justice, cette drôle de dame qui a depuis longtemps perdu sa balance et ses repères a déserté nos contrées, la littérature a pris le relais pour dire un personnage qui aimait jouer Shakespeare, et qui était lui-même shakespearien. Un homme toujours sur les planches d’une Histoire dramatique et sanglante, celle de son pays qu’il aimait comme une femme. Il a fallu une femme du livre pour parler d’un homme qui aimait les livres, le cinéma à la Renoir, et qui masquait sa grande sensibilité derrière son épée de « kamokin » des idées, d’éditorialiste fougueux. Au point que beaucoup ont retenu de lui, le militant politique, l’ami et ou conseiller d’un président, en oubliant à leur corps défendant, le journaliste lumineux « d’Inter Actualité Magazine », le talentueux reporter de la nuit inoubliable ou Armstrong posa le pied sur la lune. Jean était à la fois notre Jacques Chancel et notre Bernard Pivot, mais comme il est d’un continent de feu, où chaque émotion est un cataclysme, il ne pouvait avoir que le destin d’un Joaquim Chamorro.

 Comme l’écrit Dominique Fernandez, à propos du compositeur Verdi, en faisant de ce dernier le porte-parole de tous les pharaons, l’ami des puissants de ce monde, ou de Victor Hugo, simplement le barde des légendes patriotiques, on oublie qu’il est également un rebelle aux lois qui a combattu la peine de mort dans « le Dernier jour d’un condamné », le redresseur de torts qui a combattu dans Claude Gueux, la justice de classe. Il ajoute : « le meilleur de Verdi ne se trouve pas dans le pathos de ses envolées héroïques, mais dans sa solidarité avec les marginaux, ceux que le système social écrase sans pitié ». Toute chose qui demeure valable pour le leader d’opinion, Jean Dominique, campé non sans lyrisme par le cinéaste américain Jonathan Demme. Et dont la complexité dépasse le militantisme des années de braise, pour s’ouvrir, à un monde en souffrance, celui de tous les damnés de la terre. Un Jean que l’on découvre dans son intimité, un peu de ce qu’il acceptait de partager, un peu de ce que la sensibilité exacerbée et l’observation attentive d’une jeune femme à la passion retenue pouvait capter de cet homme sévère au visage d’aigle.

Mais revenons à notre narratrice qui sait en une esquisse aussi habile qu’élégante nous compter ce personnage public dans l’intimité de son cabinet : « Chaque conversation avec Jean était une promesse. Un coup porté à ce vide. Une invitation à la dénonciation et au combat. Il avait passé sa vie à parler fort, à prendre position en faveur des plus vulnérables. Certains ne croyaient pas en sa sincérité peu importe, son énergie m’envahissait et me faisait peur ». Et pourtant, l’auditrice-narratrice n’adhérait jamais totalement, subjuguée par un le flot dialectique d’un maître de la parole, jamais elle n’abdiquait sa distance critique, son regard scrutateur sur un homme de foi, bien que faisant profession d’athéisme. Quelqu’un a dit que tous ces athées qui rêvent du grand soir croient en fait dans la terre promise !

La narratrice sans le savoir, elle qui ne comprenait pas grand-chose au capharnaüm politique à la mode de chez nous, recueillait le testament d’un vieux combattant qui aimait la vie, mais qui était fatalement attiré par la mort, qui n’avait pas peur de grands sacrifices, un peu comme le personnage de Roumain dont il compta la légende dans un remarquable  feuilleton radiophonique.

A l’autre bout de la ville, il y avait aussi Jean Baptiste, le bouquiniste, le dernier des Mohicans d’une ville en sursis, Jean Baptiste qui n’a pas attendu de partir avec la ville le 12 janvier. Il a suivi à la fin du mois d’Avril 2000, l’autre personnage, le mulâtre, l’homme au béret et à la pipe agitée et qu’il écoutait tous les matins comme des milliers d’auditeurs. Jean Baptiste, homme de bon commerce, celui du livre, qui guida un peu notre narratrice sous les fonds baptismaux littéraires est mort à la fin du mois d’Avril et tint sa promesse de lui trouver au moins un ouvrage de Proust : « Sodome et Gomorrhe ». Rien à voir avec la  chronique biblique d’une destruction annoncée.

« Jean Baptiste, le vieux libraire et Jean le journaliste, étaient chacun d’un côté de cette ligne droite qu’était ma vie. Ils illustraient tout ce qu’était ce pays, composé d’extrêmes, de doutes, de coups de théâtre constants. Quand naissait-on ici du bon côté ? Ya-t-il un bon côté quand tout est construit sur l’injustice ? ».

 Et toc, le lecteur saisit la corde raide sur laquelle chemine la narratrice qui ne se retrouve pas dans cette histoire inachevée ou il n’y a pas de ligne de démarcation, une histoire virtuelle dans le flou artistique de notre Histoire de peuple. « Dans quel miroir fallait-il que nous nous regardions, comment fallait-il que nous mesurions le passé et le présent pour commencer à marcher ensemble ? »

Nous sommes ici dans l’incertitude radicale, le mal du siècle passé qui se répand dans le présent. Un monde clos malgré la débauche informatique, un monde de secret ou la mort des idéologies et la pensée unique ouvre la voie à une « échappée belle » appelée Weaky leak comme seule alternative. Mais la liberté des peuples est souveraine, et le propre de l’homme est de se construire à partir du néant, un peu comme la rue arabe qui réinvente au 21e siècle la révolution. Derrière son microphone, Jean le commissaire à l’enthousiasme, l’amant de la liberté  aurait crié : « el cambio va ».

Le roman d’Emmelie Prophète ne manque pas de beauté, celle écarlate du vieux flamboyant en fleurs qui arrose de ses fleurs la cour de la station comme un hommage aux sacrifiés du 3 Avril, Jean Dominique et Jean Claude Louissaint figés dans le même destin. La beauté tragique de la veuve en grand deuil qui sème dans les eaux calmes et éternelles du fleuve les cendres de son compagnon, et dont quelques « pelletées » viennent se poser sur sa jupe « comme autant de baisers légers ». Il y aussi la beauté suspecte de Faustin, l’assistant bouquiniste, l’homme qu’aimait les femmes, bien qu’il n’ait jamais travaillé de sa vie.

Une histoire triste et sublime sur fond de musique de jazz, des notes de blues et une syntaxe variant autour du thème de la vie et de la mort. Une jeune auteure qui n’a pas peur du « sens interdit », de parler de ceux qu’elle a aimé. Dans un pays éclaté en pôles multiples et ou il devenu ringard de parler de « l’existentialisme comme d’un humanisme ».

En fermant le livre, « le reste du temps », paru pour le compte des Editions Mémoire d’Encrier, je me suis dit comme l’autre : « J’ai connu la plupart de ceux qui figurent dans cette histoire…elle n’est que trop vrai ».