haiti_elections_2010

Le désastre électoral du 28 novembre 2010 est la manifestation épineuse d’une crise profonde de société. Il traduit une vision chaotique de la chose politique qui ne dépareillerait pas avec les coups de force qu’a connus ce pays au temps des baïonnettes.

Il doit en dehors des dénonciations nous porter à réfléchir sur les rapports qu’entretiennent des groupes politiques avec le pouvoir qu’il faut, pour certains, conserver à tout prix, et pour d’autres assauter à tout prix. Le 7 décembre à été la résultante d’un profond malaise, le sentiment d’être floué a donné cours à une colère  populaire et ou populiste d’autant plus destructrice qu’elle a paru désespérée. Une désespérance qui s’est accentuée avec la série noire des catastrophes qui n’a pas épargné les esprits et les nerfs. La nuit vengeresse du 7 au 8 décembre a failli tout emporter comme dans une crise de suicide collectif, la rue « vorace », rendue enragée, a mordu au plus profond de notre chair.

Le 7 décembre est aussi  le rejet traumatique d’un mouvement qui s’est voulu à ses débuts d’un progressisme radical et qui à travers divers avatars a accouché d’un machin politique à l’identité multiple et nébuleuse. Il y a un travail serein et sans complaisance, un bilan, à faire de ces années de régimes politiques avortés, d’insurrections démocratiques galvaudées ou récupérées, de discours politiques en porte à faux des réalités du terrain ou seuls se reconnaissent les vrais fauves de la jungle politique haïtienne.

Dans ce jeu à somme zéro, il n’y a pas beaucoup de place pour les « idéalistes » de la cause haïtienne. Il s’agit de vaincre à tout prix, de victoires à la Pyrrhus au détriment des intérêts supérieurs de la nation. Même s’ils sont souvent évoqués dans les combats sans merci que se livrent les gladiateurs de l’arène politique sur les décombres de ce pays exsangue.

Ces manœuvres de terrain  post-électorales qui ont un relent de guerre civile avilissent l’image du pays et nous font glisser au fond des abysses. Tout concours à accélérer un processus de dégradation qui ne semble nullement nuire à certains acteurs politiques qui espèrent au bout du compte remporter la mise. Dans le bloc primitif  et compact des intérêts qui s’affrontent, il n’y a pas beaucoup de place pour une solution équilibrée qui respecterait la volonté de l’ensemble de cette population en souffrance.

Le dimanche noir du 28 Novembre a vu s’étaler devant les yeux du monde entier les faiblesses historiques d’un Etat de pacotille, l’insoutenable légèreté d’une fraction de la classe politique, l’infantilisme politique de leaders improvisés et les calculs à courte de vue des gestionnaires d’un système à bout de souffle. Tout ce beau monde est solidairement responsable du soulèvement meurtrier du 7 Décembre. Mais les organisateurs du scrutin encadrés par la communauté internationale ne doivent nullement se voiler la face et tirer toutes les conséquences de certains choix organisationnels complexes dans un pays aux institutions délabrées. Les experts de l’OEA avaient bien conclu en la possibilité technique de ces joutes, pourquoi donc avoir chorégraphié un si grimaçant spectacle ? Quand donc les nationaux sauront trouver des solutions simples à la mesure de nos limites organisationnelles et technologiques…au lieu de continuer « koke chapo nou pi ro ke bra nou ka rive ».

Et nos amis et autres prétendus tuteurs quand donc   arrêteront-t-ils d’importer des solutions toute faite, pour ensuite à la moindre alerte, fuir ce pays de «violences épileptiques » et de demander à leurs ressortissants de ne pas se hasarder dans nos « contrées sauvages ». Or, au plus loin que l’on remonte dans l’Histoire, nos échecs les plus cuisants et récurrents se sont produits sous haute surveillance et expertise externe.

En attendant, tout un peuple souffre d’une image ubuesque qui lui colle à la peau. On ne parle ici et ailleurs que des malheurs d’Haïti. Une « malédiction » qui fait souffrir nos expatriés en république voisine et partout sur la planète. Elle est naturelle et humaine, c’est assez pour conclure à un coup du sort ou une punition divine. C’est assez pour  que les théories à la limite  d’un racisme complaisant fassent florès. Chaque Haïtien qui voyage aujourd’hui sent peser sur lui le regard compatissant ou méfiant de l’étranger, comme si nous portions la guigne et toute la poisse du monde. Et si, nous faisions l’inventaire de nos failles, comme semble nous convier à le faire le dernier roman de Yanick Lahens. Et si, nous trouvions en nous les ressources pour briser en mille morceaux ce miroir infernal qui nous renvoie une vision déformée de l’être haïtien somme toute à refonder. Et si, élites nous prenions nos responsabilités pour sortir des  ombres d’une politique néfaste  qui n’a fait que scorer contre la nation.

Les semaines à venir seront pour les leaders haïtiens un ultime test de leadership. Sauront-ils dans le juste combat pour le vote équitable ménager les faibles infrastructures de ce pays ? Pourront-ils aménager des scénarios ou sauront-ils écarter les logiques du pire ? Après un 2010 meurtrier et décevant sur le plan politique et humain, l’année qui s’en vient sera-t-elle plus apaisée ? Ou doit-on seulement parler d’une trêve de Noël comme en …Afghanistan ?

Roody Edmé