31 mai 2009
« La cause du peuple »

L’émission de Wesner Désir sur la TNH, « Questions de société », s’est transportée, cette semaine de célébration de la fête du drapeau, dans une des facultés de l’UEH. Un débat intéressant et animé a eu lieu entre des spécialistes en génie rural et agronomique et des étudiants de ces mêmes branches scientifiques.
Il s’est agi, selon le principal animateur de l’émission, de confronter les points de vue de techniciens déjà aguerris sur les épineuses questions d’environnement et de développement avec ceux de la communauté universitaire.
Le débat fort intéressant a donc porté sur les problèmes cruciaux de l’environnement et, particulièrement, le cas des Gonaïves a été âprement discuté. Le débat a en outre permis de mettre en lumière la nécessité de politiques vigoureuses et de choix stratégiques clairs appelant à un consensus national.
Il est apparu, tout au long de la discussion, que les problèmes de l’espace haïtien invitaient à une redéfinition du « projet national de développement » qui, selon l’agronome Joël Ducasse, un des panélistes, n’est jusqu’ici qu’une reproduction en continue de la paupérisation d’Haïti.
Georges Brunet, Alexander Von Ligneau et Joël Ducasse ont démontré avec clarté que, s’agissant de l’abîme écologique au bord duquel nous sommeillons, on ne saurait adopter de demi-mesures…sinon la chute sera terrible. Et le réveil aura le goût amer du « si nou te konnen ». Si l’ingénieur Brunet pense qu’il faut des projets de plusieurs milliards de dollars qu’il faudra se résoudre à aller chercher…l’agronome Ducasse croit qu’en mobilisant nos maigres ressources et surtout en utilisant de manière intelligente celles qui nous viennent de la diaspora, on pourra faire une différence.
Toujours est-il que , dans ce domaine comme dans d’autres, il n’y a pas de panacée, compte tenu du fait que notre État, comme l’écrivait déjà, depuis les années 30, le Dr Jean Price Mars, est frappé d’une « impécuniosité » débilitante. Il faudra donc poursuivre le débat pour trouver des solutions originales, tout en commençant à mettre en branle des leviers qui témoignent d’une prise en charge par l’État haïtien et l’ensemble des citoyens de l’espace commun.
Et justement en ce qui concerne le volet mobilisation, un très large regroupement d’organisations de la société civile et de groupes populaires de base se sont réunis à l’Hôtel le Plaza au Champ de Mars pour, avec des spécialistes de l’environnement, engager une réflexion-mobilisation autour des menaces qui pendent à l’horizon. Comme pour dire que la question environnementale est trop sérieuse pour être laissée uniquement aux pouvoirs publics.
Cette mobilisation pourrait être le sursaut vital d’une société qui refuse la mort lente mais assurée par asphyxie des rochers coralliens et l’hémorragie de plus en plus abondante des terres arables. Une saignée à mort qui vide l’espace haïtien de ses ressources vitales. Au moment ou nous écrivons ces lignes, certaines de nos forêts sont sabrées au clair par quelques personnes qui prennent un gage diabolique sur notre avenir.
La
mobilisation annoncée par le Collectif réuni, pendant deux jours, les
25 et 26 mai, dans les assises du Plaza, devra être permanente et
imposer aux forces politiques et à l’Etat un nouvel agenda citoyen qui
marierait production nationale et régénération de l’écosystème. Un
engagement au-delà du simple slogan pour une Haïti verte.
Mais surtout pour une longue marche salvatrice en faveur de notre environnement, et sans « rale mennen vini ».
Roody Edmé
25 mai 2009
Insécurité et autres menaces

L’insécurité menace d’obscurcir de nouveau les pâles rayons d’une
saison de calme et de sérénité qui commençait à faire le bonheur des
Port-au-Princiens. Des coups de mains de plus en plus audacieux et
meurtriers de quelques soudards sont venus troubler une accalmie
bienfaitrice et rappeler que l’on peut facilement basculer dans
l’horreur, si on laisse les premières vaguelettes de ces derniers jours
se transformer en déferlante.
Alors que les habitants de nos
quartiers populaires se mobilisent et lancent des appels sur les ondes
des radios pour que la vigilance policière se renforce, il serait de
bon ton de profiter du momentum de confiance retrouvée
population-police pour éteindre dans l’œuf les foyers d’insécurité qui
s’allument ça et là au coin de nos rues.
Le citoyen devrait
s’attendre de bon droit, dans les prochaines heures, au réveil des
plans de sécurité et de la vigilance policière qui, quelque temps après
la grande mobilisation du Collectif contre le kidnapping, donna des
résultats assez satisfaisants. Il faut de manière préventive sécuriser
les rues et les foyers dans un pareil climat politique aride et
desséchant, sinon le vent sec de la zizanie, qui souffle en rafales
depuis le tiède scrutin du 19 avril, ne fera qu’alimenter les feux
dévorants de l’insécurité.
D’autant que les fins de mandat dans la
hiérarchie policière doivent être négociées de manière à ne laisser
aucun vide sécuritaire, sachant que ce qui est normal ailleurs n’est
jamais aussi simple chez nous.
Les pouvoirs publics devront se
montrer particulièrement actifs sur le plan social pour combattre cette
misère crasse qui fait écran à l’insécurité. Repenser notre urbanité
devrait être une priorité de l’heure et mobiliser nos autorités
centrales et municipales, la seule manière d’éviter la reproduction de
la fatalité qui fait qu’une insécurité certaine nous attend toujours au
tournant.
Le discours politique de ces dernières semaines a connu
une enflure pathologique propre à affaiblir encore plus l’état général
d’un corps social fragile, suite aux déclarations en pointillés du
président à propos de son appartenance ou non à un parti politique.
Toute chose qui a relancé le débat sur la crise institutionnelle et
provoqué dérapages verbaux et gesticulation politico-médiatique propre
à décourager ceux que les trop nombreuses questions existentielles
préoccupent au quotidien.
À trop perdre ce peuple dans des débats
sans grandeur, il finira par déserter les arènes politiques comme il
l’a fait pour le « temple du football ». Contrairement à ce que pensent
certains clercs, ce peuple n’aime pas la médiocrité, il s’y contente
souvent faute de mieux.
Il est de la responsabilité du chef de
l’État de chercher à démêler l’écheveau des fils dénudés à haute
tension de l’entre deux tours électoral et du salaire minimum, de celle
des leaders de toutes les tendances de garder la tête froide au milieu
des provocations et devant les risques de surchauffe d’un système où
les coupe-feux institutionnels sont pratiquement inexistants. En
attendant un possible réamorçage de la pompe du dialogue social.
Toute
escalade dans un sens comme dans l’autre ne serait que l’amère cerise
sur un gâteau conjoncturel peu engageant à la veille d’échéanciers
électoraux et cycloniques…
Si nous pouvions aimer notre pays au-delà des symbolismes, les dividendes politiques viendraient avec le reste.
Roody Edmé
22 mai 2009
Faire flotter notre drapeau

Le président des États-Unis, Barak Obama, a récemment salué, à
l’occasion du 18 mai, la contribution historique des Haïtiens à
l’Histoire de ce continent et de celle de l’humanité (Le Matin, 19
mai). Cette déclaration mérite que l’on s’y arrête un moment, car il
n’est pas courant que des chefs d’État étrangers reconnaissent l’apport
des Haïtiens à la lutte pour l’émancipation des peuples ou pour le
développement de leurs terres d’accueil. Et, sauf erreur, il nous
semble que c’est la première fois qu’une telle initiative vient d’un
président américain.
Nous avions relevé, dans un éditorial, des
déclarations dans ce sens du président Chavez qui était plutôt
l’exception qui confirmait cette amnésie historique savamment
entretenue autour de nous. Une propagande anti-haïtienne fait tant et
si bien que l’on ne retient de notre pays que les clichés
misérabilistes et nous sommes devenus un contre-exemple qui excite la
curiosité des « anthropologues de la faim » qui nous observent comme si
nous étions piqués par une mouche appelée fatalité. Un artiste
martiniquais disait récemment comment son enfance a été marquée par les
images terribles de la géographie du pire enseignées à dessein et qui
avaient pour noms Haïti et le Biafra ; c’était déjà dans les années 60.
On
ne disait pas à l’époque que les régimes brutaux et ubuesques, qui
provoquaient les sarcasmes des journalistes occidentaux, étaient
entretenus par de puissants intérêts étrangers. Et que des mercenaires
célèbres travaillaient clandestinement, en service commandé par de
grandes démocraties, à les faire durer en venant faire le coup de feu
sur nos terres lointaines.
Si les républiques bananières existent,
c’est en raison d’une division internationale du travail où chaque pays
a un « numéro » qui lui est assigné dans la grande chaîne mondiale de
production. Tout cela ne nous enlève nullement notre part de
responsabilité : « sòt ki bay… ». Mais il faut, de temps en temps,
remettre les pendules à l’heure d’une certaine histoire peu clémente
dans ses rapports de force écrasants, ne serait-ce que pour rendre tout
leur mérite à ceux qui, du haut de leur toute puissance, ont assez
d’humilité pour reconnaître qu’on a toujours besoin d’un plus petit que
soi, surtout si ce petit ne l’est que par la puissance matérielle et
grand par la force humaniste de ses accomplissements.
Le président
américain n’a pas seulement évoqué Savannah, lieu mythique où les
combattants de Saint-Domingue (Haïti en 1804) se sont illustrés sous le
commandement du général Lafayette ; il n’est pas resté dans le passé en
dépit de ses heures de gloire pour nos deux peuples. Il a mentionné le
travail au quotidien de nos milliers d’expatriés qui contribuent chaque
jour à la grandeur de l’Amérique. Ils sont, ces expatriés, partout dans
cette grouillante société américaine à contribuer, aux côtés d’autres
immigrants, à faire battre le cœur de la république étoilée. Ils
brillent aussi dans les étoiles du drapeau américain, symbole de terre
d’accueil et de pays de « moun vini». Ils sont des centaines dans le
milieu de la recherche universitaire pointue, comme le jeune Marc
Dandin Fischell Fellow de l’Université de Mayriland, qui travaille sur
un mini-labo de détection des virus de toute taille allant de celui du
choléra au salmonelle qui tuent des milliers de gens aux USA seulement,
sans parler des pays du Sud. Ce détecteur de virus portatif a
l’avantage d’être à la portée des populations les plus vulnérables. Il
n’est que d’attendre sa commercialisation. Ce jeune bio-ingénieur
haïtien travaille aussi sur des puces électroniques révolutionnaires
qui ont la plus haute attention de son Université. Mais ce n’est qu’un
exemple parmi toute la phalange de chercheurs émérites et de jeunes
cerveaux qui, s’ils étaient indiens ou chinois, seraient déjà
connectés, d’une manière ou d’une autre, à leur pays d’origine.
Le
président Obama a donc posé un acte historique en reconnaissant la
contribution de cette grande diaspora de techniciens, d’artisans, de
commerçants, de chauffeurs de taxi, de savants peu connus dans leur
pays d’origine…qui font flotter notre drapeau et qui brisent le mythe
de peuple fainéant. Une diaspora laborieuse et forte qui peut aussi
contribuer au renouveau du pays natal, si nous y pensons enfin
sérieusement.
Roody Edmé
06 mai 2009
" Les dents de la mer "

Depuis quelque temps, le golfe d’Aden est l’un des coins les plus
risqués de la planète. Pas une semaine sans qu’un bateau marchand ne se
fasse « harponner » par des pirates partis des côtes de Somalie.
L’océan indien est désormais plein de menaces ; le grand bleu cache,
sous une imperturbabilité apparente, des guets-apens d’un autre âge.
Les
marins, qui, dans leur périple, frôlent les côtes somaliennes, se
frottent à la Corne la plus aiguë de l’Afrique. Et, dans les ports
avoisinants, cette « mare nostrum » des corsaires du 21e siècle, se
répandent de loin en loin les terribles aventures de ces nouveaux
chasseurs de butin qui écument les rives du continent. Le rayon
d’action ne cesse dangereusement de s’agrandir jusqu’à menacer des
convois maritimes qui viennent de la riche Méditerranée.
Tankers
transportant du pétrole, grands navires de transport des flottes du
monde, bateaux de plaisance, tous sont soumis à l’abordage soudain des
vedettes remplies de pirates qui connaissent, comme leurs poches, les
moindres couloirs de la mer. Les marines de guerre occidentale, dans un
affrontement asymétrique qui profite aux plus faibles, tentent de faire
échec à une entreprise juteuse et interlope qui affecte sérieusement la
circulation maritime dans la zone et gêne considérablement la
circulation des biens.
La vérité est que ce désastre marin
mobile et insaisissable est une excroissance du grand mal somalien, une
société ruinée par une interminable guerre civile. Les seigneurs de la
guerre, à force de se battre pour le pouvoir, ont fini par rendre le
pays complètement exsangue. La Somalie est couchée comme une vieille
carcasse dans le désert et il ne reste que la …mer.
Il se trouve
que les fonds marins du golfe d’Aden regorgent de pièges mortels, de
tonnes de déchets abandonnés par des compagnies sans scrupules, suite à
un accord avec l’un des nombreux chefs de guerre que compte le pays. La
Somalie naufragée est vendue « an detay » par ses enfants aux appétits
sanguinaires. Le pire est que ces massacres et autres guerres civiles
non révolutionnaires portent le maquillage grossier de luttes de
libération et de je ne sais quelle cause patriotique ou religieuse.
L’Histoire a montré qu’ici ou ailleurs, des formes de suicide collectif
ou de folies meurtrières portent les guirlandes de causes nobles et
finissent toujours par conduire les nations dans des décharges
réservées aux « États faillis ».
Les produits toxiques répandus
sur les côtes de Somalie ont percé les entrailles d’une des mers les
plus généreuses du monde et l’ont rendue stérile. Et alors de
pacifiques pêcheurs de poissons se sont métamorphosés en de redoutables
chasseurs d’hommes…et sont aujourd’hui les émules, plusieurs siècles
plus tard, de Sir Francis Drake et autres frères de la côte.
Le
conflit somalien, produit de rivalités claniques et transclaniques, est
rendu plus confus par une communauté internationale d’autant plus
divisée sur la question qu’elle pratique vis-à-vis de ce pays un
service minimum diplomatique à force de ne plus savoir quelle faction
soutenir l’une contre l’autre.
La désagrégation du lien social
et l’implosion de l’État conduisent aux pires dérives et la Somalie
devient un douloureux cas d’école qui doit faire réfléchir plus d’un.
La
Somalie refuse d’être un conflit oublié et son mal, nourri par les
conflits internes et les convoitises externes, gagne l’Océan indien et
peut devenir un des plus grands défis du 21e siècle.
Et un
artiste somalien en exil d’affirmer que, malheureusement dans le cas
somalien, « les pirates des uns sont les gardes-côtes des autres ».
Roody Edmé
