23 avril 2009
« El cambio va ? »

Beaucoup ont vu , sur CNN, le geste du président vénézuélien Hugo Chavez remettant au président des États-Unis, Barak Obama, en cadeau, le livre culte d’Eduardo Galiano : « Les veines ouvertes de l’Amérique latine ». Cet échange de bons procédés où l’on a vu un Obama souriant remercier Hugo Chavez, bien que relevant de la diplomatie spectacle, nous change de ces sommets houleux où des hommes d’État se chamaillent comme des enfants sur la cour de récréation.
L’effet Obama a
pris aussi en Amérique latine et le sommet, bien que dominé par la
controverse cubaine, a tout de même été assez détendu et augure d’une
ère nouvelle dans les relations entre les pays du cône Sud et leur
puissant voisin. Il faut certes plus que le charme et la séduction du
nouveau président des États-Unis pour effacer de longues années de
contentieux entre son pays et une région marquée par des relations
interventionnistes et une tradition de résistance et de méfiance. La
question de l’embargo contre Cuba qui remonte au début des années 60
est douloureusement perçue comme l’application inique de la loi du plus
fort.
Et cette question qui fâche s’est invitée au débat. Au
cours du sommet, les principaux acteurs ont un peu joué au chat et à la
souris pour ne pas la laisser complètement pourrir l’atmosphère d’une
rencontre où se disputaient attirance et méfiance des uns pour les
autres.
Le nouveau président américain avait pris la décision
de montrer des signes d’ouverture en autorisant le transfert d’argent
de la diaspora cubaine vers l’alma mater, une manière de desserrer
l’étau sans pour autant toucher à l’embargo, devenu depuis tant
d’années un « dogme idéologique ». Mais ce qui a changé, c’est
l’humilité du chef d’État le plus puissant du monde qui affirme que son
pays a pris une autre orientation. Toute chose qui n’est pas pour
plaire aux secteurs conservateurs qui ne veulent pas voir sortir, du
haut de forme de l’oncle Sam, un oiseau de proie transformé en colombe.
Toujours
est-il que, malgré tout, beaucoup d’Américains sont convaincus que
l’embargo est largement passé à côté de ses objectifs et que ce «
cordon sanitaire » étouffe tout un peuple et empêche tout appel d’air
dans des relations nouvelles entre le Nord et le Sud du continent.
La
nouvelle administration ne veut plus apparemment traiter par-dessus la
jambe les cendrillons de la région. Lorsque le président Obama déclare
qu’il n’y aura plus de partenaires « juniors » des États-Unis, mais que
désormais l’hyper puissance américaine sera audible dans toute la
région, cela semble être suivi d’effet avec la visite récente de la
secrétaire d’État Hillary Clinton venu s’enquérir du point de vue de
Port-au-Prince et de Santo-Domingo, avant le sommet du week-end dernier.
Reste
à savoir si le nouveau président des États-Unis pourra résister au
champ des sirènes de certains républicains qui commencent à donner de
la voix et à comparer vicieusement la politique étrangère d’Obama à
celle de Carter, en même temps qu’ils s’échinent sur le terrain de
l’économie à faire de la récession Bush une dépression Obama.
À
savoir aussi si certains, en Amérique latine, peuvent exister sans le
vieil ennemi yankee comme de ces drogues dont on s’accoutume.
Roody Edmé
20 avril 2009
Université : la croisée des chemins
L’enseignement universitaire est au centre de moult débats ces
jours-ci. Tout se passe comme si une réflexion profonde finissait par
s’imposer à nous sur les défis à relever pour transformer notre
Université en un outil de changement d’une réalité affligeante. Hélas,
tout ne se déroule pas toujours dans le climat de discussions
fructueuses souhaité par la majorité de ceux qui sont intéressés à un
avenir prometteur pour notre Université. Il y a de ces dérives qui
inquiètent et paralysent la réflexion, une tendance à la polarisation
qui ne permet pas à mille fleurs de fleurir…aux contraires de
s’affirmer. Le récent bras de fer entre des étudiants de l’École
normale supérieure et le rectorat de l’UEH a laissé quelques blessures
mal cautérisées. Et une odeur de souffre subsiste encore, provoquant
quelques réactions nauséeuses dans une ou deux facultés. Des
professeurs respectés avouent leur impuissance face à la déferlante «
extrémiste » qui menace de transformer l’Université en un navire
fantôme abandonné par ses meilleurs cadres.
Dans l’épicentre de ce
débat trop important pour être laissé aux seuls universitaires, il
existe quelques conservateurs qui veulent maintenir dans la naphtaline
un mode d’enseignement éprouvé par le temps, mais largement inopérant
pour nos besoins actuels et quelques jeunes croisés qui, dans leur
flamboyante naïveté, voient partout des ruses néolibérales ; mais il y
a surtout l’ensemble de la communauté universitaire qui souhaite une
Université plus apte à faire face aux défis de taille qui attendent
notre nation et nos élites.
On ne peut donc faire l’économie de
repenser l’enseignement supérieur, de redéfinir les objectifs de nos
différents pôles de savoir, de penser à la formation permanente de nos
enseignants, d’équiper nos facultés à l’instar de n’importe quel centre
universitaire qui se respecte à travers le monde, de calibrer la
formation que reçoivent nos étudiants pour que nos diplômes soient
respectés ailleurs comme ici.
Tout comme il faut se pencher sur «
la vadrouille » universitaire, cette pratique qui consiste pour nombre
d’étudiants à fréquenter chaque année une faculté différente. Se pose
ici le problème du tutorat et de l’encadrement à offrir à nos étudiants
qui sont loin d’être du milieu traditionnel des «héritiers » du savoir
et qui ont des difficultés à s’adapter au niveau universitaire, après
un enseignement secondaire souvent lacunaire.
Que l’on ne nous
fasse pas dire que tout va mal à l’UEH, nous sommes de ceux qui
reconnaissent les efforts déployés par nombre d’enseignants, de doyens
qui travaillent avec un maigre budget et qui ont dédié leur existence à
la vie universitaire dans leur pays, alors qu’ils pourraient trouver oh
combien mieux ailleurs.
Mais ceci ne nous dispense nullement de
notre responsabilité à parler d’une réforme dont on ne saurait faire
trop longtemps l’économie. Ceux qui refusent d’en parler travaillent à
terme contre leurs propres intérêts. Et l’on continuera à voir notre
Université se réduire progressivement en un pot de chagrin au profit de
celles de pays voisins, le nombre de « réfugiés du savoir » grandir
dangereusement et nos cris habituels de nationalistes éplorés n’y
feront rien.
Le relèvement de l’enseignement universitaire est une
nécessité qui n’échappe pas heureusement à l’ensemble des acteurs, il
s’agit simplement pour tous d’accorder les violons sur les grands axes
de ces transformations qui protégeront les quelques acquis, tout en
apportant les changements nécessaires pour atteindre les objectifs de
qualité qui figurent sur les feuillets de nos différents colloques.
Force doit rester, dans ce domaine stratégique pour notre avenir de
nation, à l’arme de la dialectique, à la confrontation d’idées où doit
tout le temps prévaloir le « bien universitaire commun ». Loin des
procès en sorcellerie ou toute forme de dogmatisme iconoclaste, il
s’agira d’établir les passerelles pour une Université haïtienne libérée
de ses pesanteurs et à la hauteur des attentes nationales.
À ce
propos, l’inauguration de l’Institut de gestion de la Francophonie est
un plus pour l’enseignement universitaire dans notre pays. Cet Institut
de haut niveau fera d’Haïti une destination universitaire pour toute la
francophonie et ne manquera pas d’avoir un effet positif d’entraînement
sur l’ensemble des modules de formation dispensés dans nos facultés
publiques et privées.
Une commission travaille au rectorat sur
des propositions pour une réforme à mettre en place au sein de l’UEH en
vue d’un enseignement, nous a confié un participant, conforme aux
aspirations de notre jeunesse et du pays tout entier. Il reste à l’État
d’apporter son support au travail de ces commissaires et, au Conseil de
l’Université, de les encadrer et de diffuser sur l’ensemble de la
communauté les résultats de leurs travaux.
Car toute réforme a
besoin pour survivre d’être appropriée par ceux qui sont chargés de la
faire vivre. Et, dans un espace vite transformé en champ de mines
politique, il faut se garder de tout passage en force. Le plus urgent
consiste à faire bouger les lignes et à mettre en place au sein de
l’UEH ce dialogue que l’on réclame pour l’ensemble de la société. Le
reste n’est que vaniteuse victoire et triomphalisme creux qui ne fait
que retarder l’horlogerie de la prochaine explosion contestataire. Et
les « agités du bocal » suffoqueront du manque d’air qu’ils auront
eux-mêmes créé.
Nos centres supérieurs privés se cherchent aussi une
voie nouvelle. L’Université Quisqueya en plus d’accueillir d’importants
colloques sur la gouvernance universitaire se fait fort de servir de
lit à de multiples débats sur des questions constitutionnelles ou sur
les rapports État Société civile. N’est-ce pas la responsabilité de
l’Université de penser entre autres nos rapports institutionnels. Le
Matin a été invité le 29 mars à la cérémonie de collation de diplômes
de la vingt-cinquième promotion de l’Université GOC. En dehors du
rituel habituel qui sied à ce genre d’événement, nous avons retenu ces
distinctions accordées à des Haïtiens qui ont, d’une façon ou d’une
autre, marqué notre société par leurs travaux : Marc Bazin, économiste
incontournable de ces quarante dernières années, Dejean Bélizaire, une
figure remarquable du génie civil en Haïti et Claude Prepetit, « homme
de vigie » de notre environnement en péril.
Il y a dans cette
démarche, selon ce que nous a confié Me Hérard, secrétaire général du
GOC, une volonté non seulement d’honorer des personnalités du monde
scientifique haïtien, mais d’offrir à nos jeunes des « modèles » de
réussite professionnelle. Le président et fondateur du GOC, le Dr Fritz
Olivier, a, dans son allocution, plaidé pour la mise en place de
mécanismes de prêts pour les étudiants aux fins de favoriser
l’inclusion d’un nombre grandissant de jeunes dans la communauté
universitaire. Me Hérard croit qu’un enseignement privé, qui respecte
les exigences étatiques et les standards internationaux, est un «
service public ».
La crise de notre Université est sérieuse mais
grosse d’opportunités ; des chantiers s’ouvrent pour la transformer, un
jour peut-être en « phare » du savoir universitaire dans la Caraïbe.
Pourvu seulement que nous sachions éviter la tour de Babel.
Roody Edmé
07 avril 2009
G-20 : l’autre deal

Le communiqué final du G-20 transmis à nos confrères de la presse
internationale ce 2 avril n’avait rien d’un canular, en dépit du
caractère radicalement novateur de certaines mesures annoncées et les
frasques habituelles de l’inévitable Berlusconi (Premier ministre
italien, NDLR). On ne parle ni plus ni moins que de refondation du
capitalisme et l’horloge de la relance s’est retrouvée du coup remontée.
Pour
sa première grande sortie internationale, le président Obama s’est
imposé comme le leader parmi d’autres leaders et non comme le « boss »
des autres chefs d’État du G-20. Sous sa direction, l’Amérique se veut
« capitaine » de l’équipe « Monde » dans une approche plus consensuelle
qui tranche dramatiquement avec des années d’unilatéralisme triomphant
et de solitaire puissance.
On craignait en effet les désaccords
entre l’Europe et les États-Unis autour des priorités à accorder à la
relance ou au renforcement des régulations. On est parvenu à un accord
intégrant les préoccupations de tout le gotha du leadership mondial.
Les pays émergents ont pu obtenir une modification progressive du FMI
en un organisme de vigie qui verrait ses ressources considérablement
augmenter jusqu’à atteindre les 750 milliards de dollars et qui
divorcerait d’avec les ajustements structurels qui laissèrent sur le
carreau des pays comme l’Argentine.
Les autres instances de
régulation ont vu leur rôle se renforcer, annonçant ainsi la fin de la
récréation financière. Aussi, le Fonds de stabilisation financière
a-t-il été musclé pour supporter le poids d’une finance mondiale en
pleine chute. Le paquet thérapeutique a donc été mis en place pour
revigorer une économie moribonde, et cela va de l’infusion monétaire
aux mécanismes régulateurs de tension inflationniste, sans oublier le
dépistage systématique des paradis fiscaux, causes de l’hémorragie
fiscale qui accable des économies de plus en plus exsangues.
Les
pays émergents ont pu prendre une part plus grande de responsabilité et
on assiste à un élargissement du directoire de la planète. Le monde de
l’après-guerre apparaissant à bout de souffle, les leaders du monde
cherchent à esquisser une nouvelle épure des relations internationales.
Les grandes manœuvres de ce début d’avril ont vite fait de rassurer les
marchés et provoquer une bouffée d’adrénaline qui a remis en marche,
même de manière irrégulière, le cœur économique du monde.
Toujours
est-il que les institutions de Bretton Woods, passablement reluquées,
devront se trouver de nouvelles formes de coopération innovantes avec
les pays pauvres dans un monde où la solidarité s’impose après des
décades d’individualisme forcené. Notre pays devra se positionner pour
participer à fond à cette nouvelle donne. Nul doute que notre équipe
économique suivra pour nos lecteurs la conférence des bailleurs censée
remettre notre pays dans l’agenda international, dans le sillage du
rapport Collier.
Ce qui s’est passé à Londres la semaine dernière
est loin de signifier la fin de l’économie-monde comme se précipitent à
le prédire certains idéologues. Il ne s’agit sûrement pas, comme
l’écrivait Keynes, d’arracher la plante avec ses racines, mais de
l’orienter dans le sens du soleil pour la faire croître. John Maynard
Keynes, célébré durant les trente glorieuses et enseveli sous les
fondations de l’ultralibéralisme, revient sur la pointe des pieds se
rappeler au souvenir de nos esprits les plus brillants.
Des
opportunités nouvelles se profilent avec la crise actuelle qui augure
d’une révision des paradigmes et qui semble annoncer un effort mondial
pour plus d’équité… sinon ce ne sera, pour répéter un responsable d’une
ONG internationale, que «arranger les transats d’un Titanic en train de
couler ».
On attend donc les mesures concrètes qui devront suivre le
super-show de la semaine dernière à Londres et comme l’espérance est
bonne pour le moral…
Roody Edmé
