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19 janvier, 17h30, heure de Port-au-Prince. Je discute au téléphone avec Claude Moise de notre posture par rapport à l’événement historique du 20 janvier. Je me préparais à prendre l’humeur de notre rédacteur en chef dans son « bunker », pourtant ouvert sur le monde, lorsque l’image irréelle des tanks israéliens évacuant Gaza se fixèrent à mon esprit. J’ai alors mesuré que le timing de l’opération militaire de Tsahal était en adéquation avec celui de l’installation du nouveau président des États-Unis. Tout se passait comme si les tankistes israéliens lancés à grande vitesse sur les routes défoncées de Gaza rentraient à Tel Aviv pour suivre l’investiture.

En fait l’État-major israélien ne veut pas projeter, à la nouvelle administration américaine, l’image d’un État hébreu ivre de sa puissance. Après avoir abattu ses cartes, Tel Aviv attend que le nouveau maitre de céans redistribue les jeux.

La sensation que j’ai ce soir du 19 janvier où le temps est couvert à Port-au-Prince est un turbulent silence. Une étrange impression que les lumières du monde s’éteignaient une à une pour faire pleins feux sur un Washington, capitale de la planète. Devant le délire médiatique de l’obamania, qui me scotche à la télévision ou à mon portable, j’ai par moments la sensation de feuilleter une nouvelle version illustrée de « Captain America » où le super-héros est un noir. Et ce n’est pas peu de chose.

Je ne suis pas de l’avis de ce journaliste russe qui voit en Obama le dernier né du marketing politique américain. Un produit de la nanotechnologie américaine qui viendrait voler, aux nations rivales des Etats-Unis, leur côte dans le tiers-monde…on croyait lire une dernière édition d’un roman d’espionnage des presses de la Cité.

À l’autre bout du monde, cet éditorialiste ne connaît peut-être pas bien l’histoire de la longue marche des Noirs américains. Celle des « freedom Riders » qui ont parcouru le Sud au prix de violences et de vexations de toutes sortes. Il ne connaît pas l’histoire de ce Noir condamné par un jour sombre de justice raciste et dont l’avocat blanc, pour le sauver de la chaise électrique, plaida l’irresponsabilité animale. De cette histoire, on tirera un film émouvant au titre évocateur: « Dites leur que je suis un Homme ». Et, comme de fait, ce jeune Noir marcha en homme vers la chaise électrique, au lieu de vivre comme un animal.

Il a oublié ou ne connaît pas l’épopée douloureuse de James Farmer ou de Stokely Carmichael qui ont pris les devants sur le chemin malaisé de la lutte pour l’émancipation des Noirs. Et Irène Morgan qui, déjà en 1944, refusa de céder sa place à un Blanc dans un car de Virginie, geste que reprit plus tard Rosa Park en 1955. Dans une certaine mesure, Barak Obama, lui aussi, refusa de rester à l’arrière du « wagon » du Parti démocrate et osa briser la malédiction que jamais un Noir ne serait président des États-Unis.

Qui peut oublier en outre le fameux 15 septembre 1965 où périrent quatre jeunes filles noires ciblées par un attentat contre une église baptiste ; des « cousines » éloignées, qui sait, de Malia et Sacha aujourd’hui à la Maison Blanche.
Mais là où l’aventure est exaltante, c’est que le phénomène Obama dépasse la question de couleur pour devenir un nouvel humanisme. Parce que, depuis Obama, on se remet à parler des valeurs, de politique de jeunesse, une jeunesse dont on ne doit pas abandonner l’énergie explosive sur le macadam des ghettos comme une grenade dégoupillée récupérable par n’importe quelle main.

Mais Obama refuse, et c’est de bonne guerre, le rôle du messie qui changera l’eau en vin ou qui marchera sur les eaux tumultueuses de la récession qui frappe les États-Unis. En refusant le statut de super-héros, l’homme raffermit les espoirs placés en lui par trop de gens de par le monde.

20 janvier 2009, le jour le plus long pour beaucoup d’entre nous. Nos reporters et photographes sont dans les rues et le tout Port-au-Prince des Bureaux publics et privés parle de l’évènement.
À midi et quelques minutes, Barack Hussein Obama prête serment symboliquement sur la même bible qu’Abraham Lincoln dont l’ombre n’a cessé de peser sur cette investiture.
Un moment d’intense émotion qui arrache des larmes de joie à plus d’un. Joëlle Pompé, de la section internationale du journal, a le temps de me faire un SMS et me promet le discours en anglais dès que possible, avant la traduction de l’AFP.

Le discours du nouveau président des États-Unis a été une synthèse forte des fondamentaux de sa campagne (lire ci-contre). Jamais un chef d’État américain n’a été aussi loin et aussi en profondeur dans l’évocation des problèmes du monde. Une véritable leçon d’humilité à laquelle la plus grande puissance de l’histoire du monde ne nous avait pas habitués.

« Le monde a changé et nous devons changer…notre puissance ne nous donne pas le droit d’agir à notre guise », a dit, en substance, un homme d’État conscient de ses responsabilités de leader du monde à l’heure de la multipolarité, et devant une planète reconnaissante de retrouver une Amérique qui inspire au lieu de projeter uniquement de la puissance.

« Une puissance qui désormais émane de la force de l’exemple », toujours selon les paroles fortes du nouveau président qui refuse une Amérique qui divorcerait d’avec les idéaux des pères fondateurs au profit d’une doctrine de sécurité nationale qui autorise toutes les dérives au détriment des libertés publiques.

L’Amérique et le monde ont donc senti toutes les énergies qui se dégagent de ce président qui parle du rêve d’habiter une autre planète, de faire émerger, du chaos mondial, un ordre plus juste. Un président noir et ou métis mais qui ne souhaite pas qu’on doute de sa nationalité et qui défendra à coup sûr les intérêts de son pays.

N’empêche que l’on est en droit de souhaiter que ce quelque chose qui est en marche en Amérique ouvre une ère nouvelle à une coopération internationale enfin débarrassée des vieilleries de l’après-guerre et des crispations de l’après 11-Septembre.

Roody Edmé