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L’installation, par le président de la République, de commissions autour de grandes thématiques devant baliser l’avenir d’Haïti est une initiative qu’on ne peut que saluer dans l’opinion. Ainsi, déclare-t-il ouverts les chantiers du dialogue national dont 2009 devra être le point d’orgue. Si les commissions travaillent de manière à ne pas se couper de la sève du réel et des forces vitales du pays, le grand débat public sur l’avenir d’Haïti aura fait un pas de géant. Nous serons alors entrés dans l’ère de la définition stratégique de ce que Philippe Rouzier appelle les « issues ». Comme quoi, on se mettrait à faire de la politique autrement en ciblant nos problèmes fondamentaux et en réfléchissant sur les solutions dans le cadre d’une mobilisation nationale qui dépasserait la conjoncture de l’administration Préval/Pierre-Louis et sur les vingt-cinq prochaines années.

 

Mais tout cela peut relever du plan sur la comète si les mécanismes de structuration et la méthodologie de travail des commissions ne sont pas au point. Si surtout, les commissaires ne bénéficient pas du support et de l’encadrement de l’État, de la collaboration technique des ministères qui travaillent déjà sur un certain nombre de dossiers.

 

La question de la synergie entre le travail des commissions et les grands dossiers en cours de l’État va très vite se poser. Comment éviter les pièges d’un système qui ne supporte pas la transparence ? Que faire pour éviter le « lave men siye a tè » dont nous sommes coutumiers ? Quel suivi sera donné au travail de ces commissions, véritables « think thank » regroupant des personnalités compétentes certes, mais peu habituées à travailler ensemble et qu’il faudra, dans le cadre d’une méthodologie originale, rendre productives pour la nation ?

 

Il existe une histoire pas toujours heureuse des commissions qui finissent par faire long feu et dont les travaux sophistiqués et assurément utiles n’ont jamais profité à nos politiciens. Notre pays est réputé consommateur de constitutions, de projets et de programmes jamais appliqués, des exercices en hautes futilités qui fatiguent nos experts ou remplissent leurs poches et assomment le public sollicité dans d’interminables ateliers d’appropriation sans retour. La diaspora, elle aussi souventes fois mise à contribution, attend parfois désespérément le suivi de certaines initiatives commanditées en mère patrie. L’espoir que soulèvent de telles initiatives finit toujours par retomber et fait le nid de ceux qui désespèrent du miracle haïtien. Et chaque fois que les fruits ne tiennent pas la promesse des fleurs, le terrain devient de plus en plus aride pour les semences de l’avenir. Et rien n’est pire que l’abandon et la lassitude par rapport aux défis qui attendent les Haïtiens.

 

Cette occasion sera-t-elle la bonne ? Elle le sera si et seulement si on fait le bilan des tentatives passées qui se sont abîmées dans les méandres de la politique haïtienne, le choc des egos et les passes d’armes idéologiques très éloignées de nos urgences humanitaires. Si et seulement si on parvient à mobiliser les forces vives du pays sur l’urgente nécessité d’aborder les questions de fond autrement et pas seulement que dans les cabinets des spécialistes ; si et si seulement on ne perd jamais de vue que le peuple doit être dans le coup à tout coup.

 

Une chose est sûre, on aura beau convoquer au chevet d’un malade les meilleurs chirurgiens, si celui-là refuse l’opération, rien n’y fera. L’État haïtien a la réputation de rejeter toute greffe d’organe ; il faudra aussi peut-être une commission pour se pencher sur les atavismes de notre culture administrative qui ne peut absorber les projets de développement qu’à dose homéopathique, quand ils ne sont pas coincés dans les canaux bouchés de notre bureaucratie.

 

Il s’en trouvera pour chercher à disqualifier a priori l’initiative, pour dire que tout cela est bien beau, mais arrive bien tard et trop tard. Est-il jamais vraiment trop tard pour faire ce qui est nécessaire ? À moins de considérer ce qui se fait comme l’affaire exclusive du pouvoir en place, quitte à ce que ceux qui viendront après reprendront les mêmes discours. En vérité, 2009 peut être l’année des grands débats sur un projet commun de pays, le point de départ du rêve haïtien d’un futur meilleur. Un peu comme le fit l’Inde de Nehru, qui appliqua un modèle de développement sur un demi-siècle, en dépit des alternances politiques qui ne changèrent en rien les fondamentaux d’une vision programmatique du pays établi par l’ensemble des forces politiques.
Mais pour que cela soit, il faudra une volonté politique à toute épreuve et une mobilisation nouvelle de l’ensemble du corps social contre le spectre totalitaire de la faillite permanente.

Roody Edmé