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Jeudi soir, la Télévision nationale diffuse une réunion du cabinet de crise de Madame Michèle Duvivier Pierre-Louis autour des dispositions mises en place à l’échelle nationale pour faire face aux désastreuses conséquences des quatre ouragans qui ont ravagé le pays.

Tous les acteurs présents autour de la table semblaient convaincus que ce lourd tribut, payé par notre peuple à la nature, était le résultat de lustres d’indifférence et de saccages systématiques de l’espace haïtien, comme s’il s’agissait d’une guerre permanente contre nous-mêmes.

Un bel élan de solidarité est organisé ce dimanche 14 septembre par le secteur privé des affaires supporté par des associations de médias, pas forcément de même tendance. Comme si les souffrances infinies de ce peuple méritaient enfin un geste de grandeur de ses élites dans une diversité qui enrichit et qui inspire.

Mais comment faire pour que tout cela dure ? Qu’une fois les mauvais moments passés, on ne revienne pas aux choix inconséquents et au « bon dieu bon », comme si le pire n’était pas à venir.

Pourtant des chercheurs, intellectuels, et des éditorialistes de la presse haïtienne n’ont jamais cessé d’attirer l’attention sur les défis de l’espace haïtien : Georges Anglade a fait de cette question un sacerdoce et, sur un plan plus sociologique, Laënec Hurbon n’a de cesse d’interroger notre « rêve d’habiter » devenu, pour chacun d’entre nous, un turbulent fantasme.

Déjà, les études de Gérard Holly avaient tiré la sonnette d’alarme sur un environnement en crise, mais tout cela n’a pas convaincu nos décideurs sur plusieurs dizaines d’années, et a plutôt servi à alimenter, comme on dit en France, les conversations de « café du commerce ». Et les images sombres d’un peuple en guenilles aux prises avec une boue dévorante diffusées sur le Net parlent plus fort que les politiques publiques étalées sur plusieurs générations.

À propos de la question stratégique de l’aménagement du territoire, une amie me faisait remarquer « bó isit la, nou pap viv ansanb, se sanble nou sanble yon kote ». Et la Première ministre l’a souligné à la conférence du 11 septembre, il est temps de faire, de l’aménagement du territoire, une priorité.

Les ministres de l’Agriculture et du Plan ont l’air d’avoir une claire idée des politiques à appliquer pour commencer à sécher les larmes de ce peuple, en mettant des garrots à cette longue et interminable hémorragie environnementale. Le cabinet ministériel semble mobilisé et le Parlement en campagne. Mais il faudra, pour citer le chef du gouvernement, éviter le « lave men siye atè ». Pour cela, le partenariat privé-public dans une perspective stratégique, fortement défendu par le Dr Michel Lominy, ne devra plus être un vœu pieu.

Si notre État a gardé presque intacte une certaine capacité de répression, ses possibilités de service se sont encore amoindries au fil des crises.

Le gouvernement a aujourd’hui des pouvoirs étendus que lui confère l’État d’urgence ; ce serait peut-être une occasion d’éliminer les fourches caudines d’une bureaucratie qui réduisent en peau de chagrin les politiques les plus prometteuses. Moult procédures archaïques par ces temps de grande vitesse gênent la décentralisation des services étatiques, paralysent les ministères et font passer les ministres les plus « engagés » pour des « betizè ».

Changer l’État, c’est changer aussi les lois « éternelles » qui entretiennent une culture managériale d’un autre siècle, m’avait dit, un jour, feu Guy Malary, juriste de son état, lors d’une réflexion intellectuelle avec Philippe Rouzier et d’autres amis autour « d’un Mandat pour changer l’histoire ».

Une fois l’urgence passée, il faudra penser à opérationnaliser, de manière effective, les mesures annoncées dans la déclaration de Madame Pierre-Louis et rappelées par notre collaborateur Rock André, la semaine dernière : « Une meilleure planification des dépenses et du « cash flow » au niveau central et local afin d’augmenter les capacités d’absorption des ministères » et, surtout, mettre en place ce groupe de travail ad hoc devant répondre, de manière célère, aux offres d’investissements étrangers et aux grands projets déjà soumis. Toute chose qui ne devra pas faire double emploi, mais renforcer le travail laborieusement commencé par le CFI.

Un des enjeux du moment consiste à établir la jonction entre le politique et le scientifique. La politique moderne ne saurait se passer de réflexion et de vision. Le jeu politique, chez nous, n’est pas du tout irrigué par le travail des intellectuels d’ici et d’ailleurs, ce qui le rend terne et brutal, improductif et entièrement dominé par le choc douloureux des intérêts mal compris jusqu’à se retrouver un mauvais jour dans l’œil du cyclone.

Il faut arrêter de considérer nos chercheurs et écrivains comme des fous qui prêchent dans le désert.
Un désert qui se fait de plus en plus menaçant. De ce point de vue, l’œuvre de Roumain apparaît comme un horizon indépassable.

Roody Edmé