« Dr Bijou peyi a fou », proclamait Ansy Dérose dans une de ses chansons à succès. L’on ne mesurera jamais assez en effet le choc permanent que constitue pour une société comme la nôtre le fait d’avoir été dirigé pendant des années par de « grands fauves » , créateurs des systèmes politiques qui ont rendu ce pays humainement et matériellement exsangue.

Après le Code noir de la colonisation qui prétendit dénier à l’esclave toute dignité, il y eut le « code rouge» liberticide de nos dictatures sanglantes et successives. Dès lors, le rapport à l’espace haïtien devient pour les citoyens de facto que nous sommes une forme de pathos difficile à soigner. Une déchirure traumatique entre « l’exil et l’ancrage » pour reprendre un titre cher à Yanick Lahens.

Le vampirisme politique qui s’est reproduit au cours des ans comme le « modèle de gestion » de la gouvernance du sous-développement a transformé la chose publique en une privatisation par la bande. L’outil étatique ainsi approprié est mis au service de forces économiques rétrogrades et de leurs clients ponctuels, gestionnaires temporaires de l’appareil d’État jusqu’au prochain « dechoukay ».

Le Dr Duvalier se targuait de bien connaître l’être haïtien dans ses moindres forces et faiblesses et adorait cultiver « ses bas instincts ». Il savait que l’éternité de la misère dans laquelle croupissait notre société était un gisement inépuisable dans le cadre d’une politique totalitaire où corruption et peur de l’autre étaient la chose du monde la mieux partagée. Une certaine littérature a fait de lui le monstre absolu, mais l’originalité dramatique de son pouvoir a été de se placer au confluent de toutes nos satrapies. Certains témoins n’ont-ils pas rapporté que le président Duvalier lui-même « rougissait » devant le raffinement shakespearien dans la conspiration et le crime de certains de ses collaborateurs ?

Les auteurs Jean Florival et Leslie Péan, entre autres, se sont livrés à d’intéressantes études du système duvaliérien et de son fonctionnement. L’observation côté jardin de Florival est un regard décapant sur un régime dont la complexité morbide échappe aux dénonciations sommaires.

Le procès idéologique et psychanalytique d’un mode de paternalisme étatique et criminel n’ayant pas été fait, nous étions condamnés à le reproduire ! Chaque fois que dans notre histoire nous mettions à bas un régime honni, les conditions de sa reproduction étaient déjà en nous... et nous déboulonnions des statues, sans nous débarrasser de cette peste émotionnelle, terreau fertile de toutes les dérives totalitaires.

Il y a encore des pages à noircir pour comprendre pourquoi ce système politique nous colle à la peau et comment il se mue en des variantes plus ou moins létales dans le temps et dans l’espace. En période de dictature comme de transition démocratique. Et pourquoi il fascine encore et peut toujours renaître de ses cendres aux braises jamais totalement éteintes.

De ces longues années de dépravation sociopolitique qui remontent au tout début de notre histoire a résulté un être haïtien déconstruit, aux repères brouillés, dont le rapport au réel est réduit à un délire verbal.

La chute de la maison Duvalier a ouvert la voie à un « Don Quichottisme » idéologique masquant mal le vieil édifice politique indestructible dont les fondations tiendront aussi longtemps que la misère sera aussi insoutenable.

Nos dictatures successives ont bouté hors du pays des millions de déplacés, des réfugiés sans identité, des multitudes fuyant le dénuement des campagnes et colorant nos mornes du gris terne des archipels de la misère. Des sans-papiers dans leur propre pays à « l’identité meurtrière », ils sont considérés comme des citoyens entièrement à part au lieu de l’être à part entière.

Fille bannie de l’exode au temps de la dictature, la diaspora qui s’est considérablement élargie sous Duvalier a peine encore à recouvrer totalement ses droits de participer à la chose publique.

1986, l’implosion de l’appareil de sécurité duvaliérien conduit aux premières vagues d’insécurité non étatique. Certains des organes chargés de délivrer la violence d’État entrent dans la clandestinité et se mettent au service du crime organisé. Ce phénomène mal géré par nos différents « occupants » se répand dans les masses. Viendra plus tard dans les années 2000, le motif politique du peuple en armes pour protéger la « démocratie en marche » dans la continuité du « binôme
armée-peuple » version des années soixante.

Les premières années de la transition verront s’épanouir mille et une idées pour la construction d’un État de droit. Mais, à la faveur de la parole libérée, s’est engouffrée, perverse, la délation publique ; le naïf délire verbal, maladie infantile d’une démocratie balbutiante, est devenu, en des mains expertes, un bûcher médiatique.

Une partie de la presse s’est enfoncée comme le Titanic dans la mer de toutes les délations et l’on en parle timidement, de peur d’éclabousser l’ensemble d’une profession qui a porté tout de même nos libertés sur les fonts baptismaux, offrant ainsi une bouée de sauvetage en or à des « paparazzi » tropicaux. La constitution de 87 que nous avons brandie fièrement comme un étendard contre le totalitarisme s’est révélée pareille à un habit du dimanche beaucoup trop ample pour un corps social squelettique, et on a peur d’y toucher au nom d’une formule suicidaire : « Périsse un pays plutôt qu’un principe ».

Tant qu’il ne se débarrassera pas de ses peurs qui remontent à la nuit du totalitarisme et de l’intolérance, l’être haïtien ne pourra pas se défaire du néant qui absorbe ses rêves de lumière.

Aux temps des baïonnettes a succédé celui des pneus et des paroles enflammées, à la parole unique de la propagande d’État, la tour de Babel de la communication anarchique. Et l’Internet, cette « toile » magnifique ou maléfique avec laquelle nous tissons une corde virtuelle pour pendre les meilleurs d’entre nous, a rendu plus redoutables nos traditionnels règlements de compte.

Haïti n’est pas le seul pays à s’être trouvé dans l’épicentre de telles commotions politico-sociales. Notre pays y est encore embourbé parce que piégé par l’actualité immédiate. Il n’a pas encore trouvé la pédagogie pour engager le processus complexe, mais salutaire de la confrontation avec son passé, ni pour commencer enfin les vrais débats qui commenceront à baliser le futur.

Tout cela réclame une réflexion sur notre discours au quotidien, une prise de distance et une quête de sens. À l’instar des travaux du sociologue Hérold Toussaint à l’université et des fora de l’agence Alter Presse pour ne citer que quelques initiatives parmi d’autres.

Un débat d’un autre genre s’impose pour vider sainement nos différends et nos incompréhensions. Et, surtout, une modernisation de notre vie politique qui doit entrer dans une logique transformationnelle. Il n’est pas bon pour un pays de laisser béantes ou mal cautérisées tant de plaies sociales. Cela ne peut que rendre plus pathogène un appareil politico-administratif dans lequel ne se reconnaîtront que de grands fauves.

Roody Edmé