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Au moment où nous écrivons cet éditorial a lieu la convocation du Premier ministre Jacques Edouard Alexis. Depuis deux semaines la tension monte dans notre capitale et les grandes manœuvres ont lieu de part et d’autre d’un échiquier politique qui se cherche une définition entre pluralité et consensus.

La convocation du Premier ministre a entraîné dans son sillage le retour à une rhétorique virulente et à quelques réflexes antédiluviens de la politique de « caponage » à l’ haïtienne qui refusent de mourir.

Mais derrière cet événement tout à fait conjoncturel se pose des questions beaucoup plus fondamentales. Celle par exemple, soulevée cette semaine à un colloque de l’organisation ATD Quart-monde autour du thème de la démocratie à l’épreuve de la grande pauvreté.

La démocratie peut-elle résister à l’insupportable précarité qui accable certains peuples du Sud ? Un gouvernement même efficace peut-il résoudre des problèmes structurels sur un moyen terme, surtout lorsqu’une crise internationale s’invite dans le chaos existentiel de ces peuples. L’efficacité dans ce contexte n’est-elle pas liée à certains choix politiques et à un management d’Etat   performant qui donnerait à tout pouvoir les moyens de sa politique. Nous y reviendrons.

En dehors de la conjoncture de ce gouvernement ou d’un autre, nous devons échapper à la guigne qui veut plus que cela change, plus c’est la même chose. Pour cela, il faut avoir l’honnêteté de reconnaître que nous savons rejeter ce que nous n’aimons pas mais nous avons de grandes difficultés à bâtir ensemble une alternative crédible.

Parce que nous restons à la surface de nos problèmes, les manœuvres de cour et les luttes virulentes pour garder ou conquérir le pouvoir masque les problématiques essentielles et certains dans la population de guerre lasse en viennent à regretter…le temps des baïonnettes ou la marmite de riz n’était pas chère. Voyez à quoi on peut réduire un peuple aux abois lorsqu’on le force au combat de rue permanent et à la militance stérile achetable et corvéable à merci.

D’un autre coté , utiliser l’interpellation cette arme constitutionnelle redoutable, tous les trois mois, risque de décrédibiliser nos institutions et ruiner un recours parlementaire d’autant plus imparable qu’il mérite d’être utilisé avec justesse et modération.

Sinon c’est renoué de manière légitime avec une pratique de « coup de force » qui est une tendance lourde de notre culture politique. En l’absence d’une cour constitutionnelle pour interpréter certaines lois, la démocratie peut-être aisément pervertie sous la poussée des intérêts de clans et le jeu souhaité des oppositions et questionnements se transformer en luttes d’influence qui tient beaucoup plus d’agendas cachés et redoutables que de l’avenir de ce peuple hébété sous le choc quotidien de la misère.

Ici et là, on convoque, on admoneste, on parle à la télévision avec « échauffement patriotique » qui rappelle des personnages haut en couleur des « lodyans » de Lhérisson ou les « comédiens » d’un autre auteur à succès.
Ceux qui sont  au pouvoir dans l’Exécutif comme au Parlement ont à faire face à d’immenses responsabilités sur le front de la vie chère, des pandémies qui menacent hommes et bêtes. Ils ont assumé de gérer un pays fragile et se doivent de proposer des politiques crédibles en toute humilité loin des assauts d’arrogance et des jouissances orgueilleuses des uns et des autres.

Les « gestionnaires » de ce pays depuis quelques années sont les héritiers du mouvement de 1986, un héritage qu’on n’a pas fini de brader et l’agonie lente de ce peuple ne saurait s’accommoder de luttes politiciennes sans grandeur et surtout interminables.
L’éternité de nos échecs ne sera alors plus imputable au Soulouquisme, au Salomonisme, au Duvaliérisme, à Lavalas, au bégaiement de nos différentes transitions, mais à « l’insoutenable légèreté de  l’être haïtien ».


Roody Edme