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La montée des eaux du lac Azuei et la présence en République Dominicaine du virus h5n2 montre que dangers et menaces peuvent venir de part et d’autre de la frontière. Et que les deux pays sont liés dans leur chair par un destin commun. Il ne s’agit pas de mettre « tous nos œufs dans le même panier ». Il s’agit de regarder en face la réalité globale de l’île Quisqueya où le malheur des uns ne fait surtout pas le bonheur des autres.

La situation est telle qu’aujourd’hui qu’en plus de la diaspora haïtienne travaillant légalement ou illégalement en terre voisine, il y a des centaines de nos compatriotes qui traversent régulièrement la frontière pour des boulots journaliers et qui reviennent chez eux le soir. Il y aurait même de jeunes haïtiens à se rendre chaque matin à l’école de l’autre coté…

De même que les commerçants Dominicains viennent régulièrement s’approvisionner et vendre sur nos marchés, certains négociants voisins vont même jusqu’à Anse à Pitre acheter du « haïtian blue », ce café de chez nous assimiler à de l’or noir.

En Haïti, quand nous parlons de diaspora, nous visionnons mentalement nos compatriotes qui vivent en Amérique du Nord et nous voyons très peu la colonie haïtienne en terre voisine. Et pourtant eux aussi supportent notre économie par des contributions de loin plus modestes mais assez significatives pour leurs familles.

Que dire de la contribution de ces milliers de compatriotes à l’économie dominicaine. Ils sont de tous les secteurs clés de la production : l’industrie du sucre et du bâtiment, dans les salons de coiffure des grandes villes touristiques, le secteur de l’art et de l’artisanat, sans parler des « jeunes filles opères », baby Sitter très prisées dans les classes aisées dominicaines, et aussi quelques investisseurs haïtiens  notoires et somme toute bien intégrés, dont on ne parle pas souvent parce que minoritaires et privilégiés mais qui ont un rôle à jouer dans un rapprochement des deux peuples.

Il y a certes aussi un flux de mendiants qu’il nous faut stopper et occuper de ce côté de la frontière pour notre image de marque, mais aussi pour la sauvegarde des droits de nos compatriotes qui vivent dans l’indignité et qui vont en tendant leur obole chez les voisins consommer la faillite du projet social haïtien.

Il est temps que notre pays définisse les grandes lignes d’une politique internationale globale  qui nous projetterait dans la mondialisation. Il est plus que temps d’asseoir une coopération éclairée avec la République Dominicaine qui prenne en compte nos intérêts stratégiques. Ce n’est pas parce que nous ne sommes pas une nation forte que nous n’avons pas à défendre des intérêts vitaux comme le gouvernement de la République l’a montré sur le dossier du h5n2.

Encore faut-il que nous fassions preuve de cohérence sur ce dossier et que nous levions l’interdiction dès que tout danger aura été effectivement écarté. Ce partenariat dans la dignité est possible si nous nous appuyons sur des forces progressistes en République Dominicaine et si nous cherchons à gagner les « Tièdes », les moins réactionnaires, et une fraction de la classe moyenne qui croit que notre présence « massive » est une nuisance pour son bien-être et qui constitue le gros des troupes des politiciens conservateurs qui jouent sur la  peur  du « facteur haïtien ».

Dans le cadre d’une telle politique, l’amitié entre nos deux chefs d’Etat si elle est plus que nécessaire n’est pas suffisante, une structure devrait exister au ministère des affaires étrangères qui travaillerait à plein temps sur la république dominicaine et une chaire d’histoire politique et économique de ce pays si proche mis en place à l’université d’Etat.

Dans la société civile des associations haïtiennes pourront développer des partenariats à l’instar de celui qui a existé dans les années 90 entre une confédération d’enseignants et son équivalent dominicain. Toute chose qui contribuerait au rapprochement des deux nations.

Et la question de l’enseignement de notre histoire commune, par moments si tragiques, devrait être dans la ligne de mire de nos différentes commissions qui devront enfin reprendre leurs travaux.

En mai prochain, ce sera là-bas les élections présidentielles et la question haïtienne sera agitée comme une image d’épinale par certains politiciens, elle aura le poids de la question irakienne dans les élections américaines, me faisait remarquer de manière hyperbolique une correspondante à Santo-Domingo.

Un dossier à suivre par nos rédactions de ce côté de la frontière. Une frontière qu’il faudra travailler à rendre plus sûre et à transformer en un modèle original de coopération.
« Si, se Puede ».

Roody Edmé