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1968, l’Occident se passionne pour une nouvelle renaissance. Les idées nouvelles qui ont germé dans les campus d’universités font irruption dans la société.

Il s’agissait un peu partout en Angleterre, et surtout en France et aux États-Unis, de mettre à bas le «vieux monde » que les violences fascistes avaient pollué. Les jeunesses occidentales réclamaient un mode de vie qui divorcerait d’avec une hiérarchie « sénile » et une autorité d’autant plus écrasante qu’elle étouffait les aspirations des baby boomers.

En République fédérale d’Allemagne, une génération perdue dans ses repères interrogeait la précédente: «Où étais-tu papa pendant le guerre ?».

Les trente glorieuses entamaient leur phase de déclin et la société était malade de trop consommer. La seconde guerre mondiale avait pris fin depuis plus d’une vingtaine d’années, mais la violence guerrière se déchaînait encore dans les rizières d’Indochine, les plaines de Quang Tri brulées par le napalm. L’engagement américain au Vietnam avait déçu des jeunes Européens qui avaient associé les « boys » aux libérateurs de 1945.

Alors, les rues des grandes capitales du monde se remplirent de jeunes manifestants qui proclamaient le droit de jouir et de créer contre tous les conformismes et « prêt-à-penser » idéologiques. Le mot liberté s’écrivait en lettres capitales dans les consciences torturées par une culpabilité qui remontait aux générations précédentes.

La musique rock accompagnait ce mouvement qui annonçait le grand chambardement des valeurs et qui donnait aux sixties tout son romantisme. La chanson de Marvin Gay, « What’s going on », ou la « Michèle » des Beattles traduisaient en musique ce nouvel état d’esprit. Un chanteur a même refait l’histoire de Jésus qui serait né à San Francisco. Robert Cobra, Baudelaire de la chanson rock, nous invitait de manière provocante « à rigoler au grand bal des trépassés ».

Le soulèvement de mai 68 en France par exemple a été analysé comme une révolte contre la figure du père et comme un refus d’héritage de la culture de l’héroïsme qui remonterait à l’ancien régime et à la révolution française. Le temps d’une révolte iconoclaste, le général De Gaulle allait rejoindre son adversaire, le maréchal Pétain, au vieux « musée des maréchaux de France ».

Il s’est agi d’une révolte généreuse de toute une génération contre une certaine histoire et son enseignement: «Récit truqué qui rafle le passé, sature l’avenir et dont la fraude qui en résulte devient le synopsis de nos vies », affirmait avec fougue Viviane Forester, une belle plume de l’époque. Une histoire maquillée d’idéologie armée de dates qui abrogent le temps, châtrent la vie. Histoire qui piège les « hommes » qui oppriment les femmes en « opprimés ».

La génération de 68 est arrivée au pouvoir dans un feu d’artifice intellectuel, au milieu d’une explosion créatrice qui aura marqué les années 70. Les sciences humaines, la linguistique et l’histoire connaissent une floraison sans précédent. Et le signe dominant est remis en question jusqu’à être vidé de tout sens. Bien sûr, il faut mettre dans le bilan le spleen qui suivit les nuages pas du tout roses de la came brulée en guise de calumets de la « paix » et rentabilisée plus tard par des industriels de la mort. Toujours est-il que 1968 portait une charge généreuse et un avertissement sur le monde aujourd’hui saisi de folie meurtrière et qui menace jusque la pollinisation des fleurs, en raison de milliers d’abeilles rendues débiles aux États-Unis par des causes encore inconnues.

Mais le pouvoir traditionnel, qui a l’âge historique du temps, sait se défaire des « révolutions » et se charge d’intégrer les sursauts les plus généreux comme autant de wagons arrière dans le train de l’histoire. Beaucoup d’eau a coulé sous les ponts et les empires financiers se sont livrés à des aventures « belliqueusement » économiques. Les sociétés occidentales ont absorbé les idées « éthyliques » de 68 comme, de l’alcool, le ferait un tampon.

Si beaucoup reprochent aux idées de 68 d’avoir voulu instituer une « République des copains » entraînant une érosion des responsabilités et de fuyantes paternités, la mort des idéologies et la « fin » des utopies a ouvert la voie à toutes sortes d’intégrisme et au « langage d’adjudant-chef ».


Roody Edme