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Ceux qui ont suivi la retransmission en direct des festivités du 18 mai à Port-au-Prince étaient frappés non pas seulement par le faste des événements de cette année autour de la célébration du bicolore, mais surtout par l’intervention du nouveau sécrétaire aux personnes handicapées et à l’intégration. Monsieur Michel Péan a en effet porté une parole qui s’est éloignée des sentiers battus du discours politicien, une parole humaniste incarnant les souffrances d’une frange importante de notre population : les handicapés physique et mentaux. Tous ces marginaux qu’une société impitoyable traite en ‘‘kokobe’’. Cela veut tout dire chez nous, ce mot, qui connote dans la forêt  de nos préjugés : ‘‘rebuts sociaux’’, ‘‘laissés pour compte’’, bref tout moun ki pa tem, donc «  ki pa moun ».

Sanctions sociales terribles qui méritent d’être corrigées et que cette nomination symbolique d’un sécrétaire d’état aux handicapés est un début encourageant qui mérite d’être renforcé par un cadre juridique comme on voit dans certains pays qui se targuent d’être des Etats de droit.

Pou nou tout ka fè youn, il faut bien commencer par faire reculer l’exclusion et c’est ce message que portait le nouveau sécrétaire d’Etat qui a rompu avec le ronron du discours commémoratif pour laisser parler son cœur et oser parler de « révolution ». Et surtout réinventer la fraternité. Des mots qui font ricaner les cyniques mais qui ont gardé ce vendredi 18 mai toute leur charge émotive et révolutionnaire.

Tout se passait comme si les paroles du ministre non voyant faisaient fondre les carapaces les plus coriaces et s’envolèrent par delà les montagnes et rivières de notre République malade de ses divisions et préjugés.

Monsieur Péan a eu l’intelligence d’ouvrir le concept de handicap à tous les chômeurs, les jeunes qui n’ont pas accès à l’éducation, et, à faire le décompte, on conclut à un pays handicapé dans ses forces productives et claudiquant douloureusement sur la route qui mène au progrès.

A force de creuser nos différences, d’élever des murs de méfiance, la plaie de l’exclusion allait révéler, ces dernières années, sa dangereuse béance une fois l’emplâtre idéologique et doctrinal disparu et le verrou totalitaire sauté ! L’espace haitien, cadre de nos « massacres sans enjeu », ou cohabitent dans un foutu bazar : antenne parabolique et lamp tet gridab, « collier maldioc et transistor » offre aujourd’hui le spectacle d’un champ de ruines ou des « débris de monde » se mêlent à des chantiers de l’espoir.

A l’occasion de ce 18 mai, le chef de l’Etat a de son côté enfoncé d’un cran son discours contre la corruption commencé à Washington, comme pour aviser qu’il ne s’agissait pas d’une parole politicienne destinée à la consommation externe. Sur les sentiers de Vertières, il a lancé une nouvelle campagne contre un « ennemi » aussi vieux que le monde devenu plus redoutable avec la globalisation et qui trouve un ‘‘terreau fertile dans l’abandon, le retrait des formes organisées de l’Etat et la misère’’.

Seulement, ce combat devra être mené avec ordre et méthode, rigueur et transparence pour éviter les « bulles judiciaires» et autres dérives d’un appareil de justice en dysfonctionnement qui nous a habitué à de désastreuses ratées.

Si le 18 mai, au champ de mars, un ministre non voyant nous invitait à regarder avec les yeux du cœur, à quelques kilomètres de là, à Pétion-Ville, à l’occasion d’un parade organisée par un mouvement de citoyens et plus d’une dizaine d’écoles, un jeune entrepreneur sur une chaise roulante témoignait de sa réussite professionnelle et de l’engagement de son entreprise dans la lutte contre l’exclusion et la précarité. Pour le drapeau, pour la patrie, il peut être aussi beau de vivre autrement que de mourir.

 

Roody Edme